—Monsieur, dit Louis dans un jargon mêlé d'anglais et de français, ce munitionnaire avait un très-grand amour pour l'économie, et un soir, comme il était en train de placer sur la table de la cabine un morceau de fromage dur, sec et salé, je voulus lui faire observer que ce fromage n'était pas mangeable. Il ne répondit à la justesse de ma remarque qu'en m'appelant niais, délicat, extravagant, et il me soutint que le fromage était un très-bon fromage; pour me le prouver, tout en continuant de m'appeler entêté, imbécile, il en cassa un morceau et essaya de l'avaler; mais le morceau resta dans sa gorge comme restent dans celle d'un serpent les cornes d'une chèvre qu'il a avalée tout entière. Van Scolpvelt était sur terre, j'étais l'ami du pauvre munitionnaire, et je frappai sur son dos pour lui faire rendre l'étouffant fromage. Ma foi, monsieur, je frappai tant et tant qu'il en mourut, et je pris tout naturellement la place du défunt.


XXXVII

L'équipage du grab s'amusait constamment aux dépens de Louis, dont il ridiculisait les gestes, la figure et les habitudes: mais cette amicale moquerie était rieuse, inoffensive, sans méchanceté, car tous les hommes du bord avaient contracté envers ce brave et loyal garçon une dette d'amitié ou de reconnaissance. Toujours bon, toujours honnête et serviable, Louis se montrait infatigablement industrieux: puis, comme son estomac avait la régularité d'un véritable chronomètre, il ne mettait jamais le moindre retard dans le service des rations, du partage desquelles, malgré son économie, il n'était nullement parcimonieux.

La parfaite organisation du système de dépense établi par le consciencieux munitionnaire satisfaisait tout le monde, et Louis était enchanté de voir ses matelots joyeux, dodus et bien portants.

Un seul personnage paraissait indifférent, non-seulement au physique, mais encore au moral, à l'excellente nourriture distribuée par Louis, et ce personnage était l'étique Van Scolpvelt.

—Je crois, disait le munitionnaire, que ce docteur hollandais est le diable sous forme humaine; il vit de lecture et de tabac; sa pipe fume toute la journée; il ne mange pas, il ne dort que d'un œil.

En entendant l'éloge que nous faisions des admirables qualités de Louis, de Ruyter, qui entrait dans la cabine, dit en s'asseyant près de nous:

—Il n'y a rien de si utile et de si important pour un commandeur que de bien nourrir ses hommes. Les matelots mangent très-peu, mais si les aliments leur sont parcimonieusement limités, ils deviennent aussi indomptables et aussi sauvages que les bêtes fauves. Votre flotte, ajouta de Ruyter en se tournant vers Aston, s'est révoltée une fois, et cette flotte vous prit vos murs de bois, parce que vous aviez mesuré en petites portions leur part de nourriture. Pour nous, qui tenons notre autorité du suffrage universel de ceux qui se placent sous sa domination, il serait excessivement dangereux d'être entouré par des hommes mécontents et affamés. La faim est sourde à la voix de l'honneur; elle ne connaît pas la crainte; elle brise les liens de fer de l'habitude. Le seul abus qu'il soit nécessaire de réprimer à bord d'un vaisseau est celui des liqueurs, car l'ivresse réveille les idées d'indépendance et d'insubordination.

—Allons, vieux Louis, dit de Ruyter, donnez-nous encore une rasade de genièvre, et comme mes hommes ont beaucoup travaillé, je vous engage à leur porter à boire. Vous avez corrompu l'orthodoxie de nos Arabes, votre superbe éloquence a vaincu leurs scrupules. Ce Louis, continua de Ruyter en riant, a persuadé à mon équipage musulman que le gin n'a jamais été défendu par Mahomet, que les libations prohibées sont celles du vin; la raison de cette dernière défense vient de la faveur dont jouit le gin dans le paradis des croyants. Une vision miraculeuse m'a assuré ce que je vous dis, déclama Louis le munitionnaire: les jours où quelques rebelles refusèrent le genièvre, un ange m'est apparu; il m'a donné une bouteille de grès pleine de gin, et ce gin était un échantillon de celui qui se boit dans le séjour des bienheureux.