Après avoir rempli sa commission, Louis vint nous dire qu'un requin suivait notre sillage.

—Nos provisions fraîches sont épuisées, ajouta-t-il, je vais l'attraper; il sera très-bon à manger, car je le ferai cuire moi-même.

Aston et de Ruyter me suivirent sur le pont. J'appâtai le croc avec des entrailles de volailles, et je le lançai devant le poisson. À peine le vorace animal eut-il aperçu ma friandise qu'il se précipita sur elle, et, sans bénir le ciel de la trouvaille, il avala viande et pointes de fer. Nous le hissâmes sur le pont, et Louis eut bientôt taillé sur ses côtes un plat de côtelettes.

—Ma foi, il a mérité sa mort, dit le munitionnaire en montrant les restes d'une jaquette de matelot enfouis dans l'estomac du monstre.

Les hommes du bord passèrent la soirée autour du requin. De Ruyter s'absorba dans la lecture d'un drame de Shakspeare, et je restai songeur, cherchant à prévoir l'avenir qui m'était réservé.

Le temps passait, toujours rapidement, emporté sur les ailes de la satisfaction; si quelquefois l'harmonie de notre tranquillité était interrompue par les inévitables rencontres d'un voyage à travers l'Océan, ces nuages fuyaient bientôt vers l'horizon, en laissant le ciel plus bleu et plus limpide. J'étais donc heureux entre deux hommes que j'aimais et que j'admirais à la fois. Il ne manquait au complément de mon bonheur que la présence de Walter. Un déluge eût englouti le monde, que le grab serait resté mon arche. Je n'aurais rien perdu, car, à cette époque, l'affection que je ressentais pour de Ruyter absorbait mon cœur. Il y avait entre mes deux amis, malgré la différence de leur éducation, de leur patrie, de leurs habitudes, une profonde ressemblance. Chez l'un comme chez l'autre existaient une grande stabilité d'esprit, un courage héroïque, des manières douces, affectueuses, un air mâle, fier, et l'inaltérable bonté des grands caractères.

Les marins considèrent la mer comme leur patrie, et tous les vrais enfants de Neptune sont frères; les préjugés nationaux lavés et effacés par les éléments permettent de former vite des amitiés qui durent longtemps. Quand les marins partagent leur bourse, cette action se fait avec plus d'empressement et de générosité que n'en mettra sur terre un frère à obliger son frère avec la garantie des hypothèques. Le mot emprunter ou prêter n'existe pas dans le langage d'un matelot. Il donne ou il reçoit; ce qui ferait croire que l'amitié, la confiance et la sincérité ont cherché un refuge sur l'océan.

Un matin, nous aperçûmes à l'ouest une voile étrangère, qui dirigeait sa course vers nous.

De Ruyter nous dit:

—C'est une corvette française.