Saint-Sébastien était livré au pillage. Des chaloupes appartenant au grab et à la corvette attendaient au rivage, car les vaisseaux ne pouvaient longer le tour du cap, l'eau était trop calme. En conséquence, nous commençâmes à charger les bateaux et quelques canots qui se trouvaient dans la rade. Le butin était considérable: il se composait d'or, d'épices, de ballots de soieries, de mousselines des Indes, de drap, de châles du golfe Persique, de sacs de bracelets, de bijoux d'or et d'argent, de maïs, de blé, de riz, de poisson salé, de tortues, et d'une immense quantité d'armes et de vêtements; en outre, d'esclaves de tous les pays et de tous les âges. Les yeux de nos hommes brillaient de joie, et chaque dos ployait sous un fardeau précieux.

Dans les premiers instants du pillage, les marins se trouvèrent très-insouciants du choix de leur butin; mais bientôt ils devinrent insatiables et si avares, qu'ils regardèrent tout avec des yeux d'envie; leur désir de possession augmenta tellement, qu'ils emportèrent des viandes dont un chien sauvage n'avait pas voulu: les uns s'étaient chargés de poissons gâtés, de riz moisi, de ghec rance, de pots, de casseroles cassées, de vêtements en lambeaux, de nattes et de tentes. Ils ne trouvaient rien ni d'inutile ni de dégoûtant, tellement leur avidité devenait insatiable. Tout ce qu'ils ne pouvaient pas porter sur leur dos, ils le portaient dans leur estomac, car, comme l'autruche, ils se gorgeaient jusqu'à en perdre la respiration.

Van Scolpvelt et le munitionnaire apparurent bientôt, et chacun prit sa place respective. Certes, le but de l'un et de l'autre était bien dissemblable. Le docteur semblait hors de lui; il contemplait avec un regard insensé de joie la riche variété de patients qu'il avait devant les yeux. Il courait comme un fou sur le champ de bataille, et sa chemise retroussée laissait voir ses bras maigres, nus, osseux et velus; d'une main il tenait une boîte remplie d'instruments d'un effrayant reflet, et dans l'autre une énorme paire de ciseaux arrondie dans la forme d'un croissant. Quelques-uns, à moitié expirants, menacèrent Van Scolpvelt avec leurs poignards; d'autres jetèrent des cris de terreur quand il s'avança vers eux pour examiner leurs blessures; les plus effrayés ou les plus faibles moururent de la peur de son approche.

D'un autre côté, en voyant l'énorme quantité de butin et le massacre des Marratti, qu'il détestait pour leurs pirateries, le munitionnaire ricanait de joie. Mais cette joie fut bientôt amoindrie, car il vint me dire d'un ton triste, et avec un jargon mélangé d'anglais et de français, plus bizarre encore que celui que je lui donne:

—Ah! capitaine, pouvez-vous laisser ces imprévoyants imbéciles gâcher tant de bonnes choses; regardez la terre, elle est couverte de grains et de farine, comme s'il avait neigé. Voyez-vous là-bas ces vigoureuses tortues: elles sont bien les plus belles, les plus délicieuses créatures qui existent sous le ciel. Quels brutaux sauvages, de les laisser ici! Dites à vos hommes de jeter toutes les choses inutiles qu'ils emportent à bord du grab. Avez-vous? et faites charger les bateaux de tortues. Pensez-vous que les noirs corbeaux que vous envoyez dans les chaloupes nous seront utiles à quoi que ce soit, on ne peut pas les manger. Pouvez-vous? Bah! je déteste les sauvages et j'adore la tortue, vous aussi, n'est-ce pas? Je n'en ai jamais vu d'aussi magnifiques que celles que je vous montre. Avez-vous?

L'esprit de Louis s'absorba dans le désir de posséder des tortues. Il épuisa les menaces, les supplications, les prières, pour persuader aux hommes qu'ils devaient emporter des tortues; puis enfin il devint furieux devant l'énergique opposition que firent les Arabes, qui ont ce poisson en horreur.

Tout en criant que les Arabes donnaient dans l'expression méprisante du refus de leur aide une preuve qu'ils n'avaient pas de goûts humains, il commença à en charger les esclaves et les femmes, assurant que ces dernières n'avaient jamais de leur vie été si bien utilisées. Pendant le transport, Louis se tourna vers moi, et me dit, avec sa voix dont la singulière expression commençait comme un roulement de tambour et finissait comme l'aigre tintement d'une sonnette:

—J'ai, avez-vous?

De Ruyter vint me rejoindre, accompagné par Aston, qui était venu seulement pour voir la place. Je lui racontai la scène que j'avais vue dans la tente des esclaves. Le tendre cœur d'Aston fut vivement affecté, et il me reprocha d'avoir trop légèrement abandonné la jeune fille.

—Mon cher Aston, lui répondis-je, j'ai cru agir avec délicatesse en laissant cette enfant épancher dans une solitude gardée et respectée la première violence de sa douleur.