Pendant les minutes que ce soin remplit, l'Arabe, peu inquiet de son sort, suivait avec inquiétude tous mes mouvements; il semblait douter de sa délivrance, plus encore de ma loyauté. Je devinai les craintes de ce pauvre père, et, pour les dissiper entièrement, je m'avançai vers lui, je le fis asseoir, et je tirai un poignard de ma ceinture.

L'Arabe me lança un regard de flamme, un regard brillant de fureur.

Je compris son impuissante menace. Le sourire aux lèvres, je mis l'arme dans ses mains en lui disant d'une voix émue et affectueuse:

—Nous sommes des amis, mon père, des sauveurs, ne craignez rien.

Le vieillard voulut parler, mais un flot de sang noir s'échappa de ses lèvres, et il ne put que balbutier des paroles inintelligibles.

Débarrassée de ses liens, la jeune fille s'enveloppa dans un manteau que j'avais jeté sur ses épaules, et vint s'agenouiller auprès de son père; elle se pencha sur lui, et son regard exprima une profonde angoisse. Les yeux du vieillard se mouillèrent de larmes. J'étais profondément ému; involontairement, et peut-être sans avoir conscience de mon action, je m'agenouillai auprès du mourant, que je soutins dans mes bras. L'Arabe prit ma main dans la sienne, il la porta à ses lèvres, ôta une bague de son doigt, la posa dans ma main, qu'il unit à celle de sa fille; puis il nous regarda alternativement, murmura quelques mots, et pressa avec tendresse nos deux mains unies.

Je me pris à pleurer comme un enfant. Cette scène me brisait le cœur; le pauvre vieillard frissonna; ses doigts se glacèrent; ses yeux perdirent le regard; il tressaillit faiblement, et l'âme de ce malheureux père s'enfuit en gémissant de sa demeure terrestre; mais la main froide du moribond retint encore si fortement celle de sa fille et la mienne, que l'expression de la pensée, du désir, de l'ordre, survivait à l'existence même.

Immobile comme une statue de marbre, pâle et sans haleine, la jeune fille avait le regard attaché sur son père avec une si effrayante fixité, que je crus un instant qu'elle avait cessé de vivre. Cette affreuse angoisse me rendit la raison. Je me dégageai doucement, mais par un énergique effort, de l'étreinte du vieillard, et je m'approchai de la jeune fille.

Quand j'essayai de l'enlever, elle me repoussa, et se jeta en sanglotant au cou de son père, qu'elle serra contre son sein avec une force convulsive.

Je fis sortir mes hommes, tous émus de ce triste spectacle, et j'ordonnai à dix Arabes de garder l'entrée de la hutte, puis j'en sortis moi-même; j'avais besoin d'air; mon cœur battait dans ma poitrine avec une violence telle que je craignais de perdre tout à fait l'usage de mes sens. Je jetai ma carabine sur mes épaules et je m'élançai vers la ville, faisant tous mes efforts pour arrêter le carnage.