La formule ordinaire de changer le quart avait été négligée, et les sentinelles qui avaient la garde des prisonniers, ignorant que l'heure de leur devoir était passée, dormaient à leur poste. Le baume du sommeil guérissait les blessés, rendait libre les captifs, qui rêvaient peut-être qu'une chasse bruyante les entraînait dans les montagnes de leur pays natal; peut-être encore croyaient-ils qu'assis à l'ombre des cocotiers ils jouaient avec les jeunes barbares leurs fils, et ces malheureux, dont les rêves étaient si doux, devaient s'éveiller enchaînés, liés avec des menottes, dans le pire des donjons, le fond de cale d'un vaisseau, sous la mer, et condamnés à la mort ou à l'esclavage!

Le calme enchanteur de la nuit fut troublé tout à coup par un bruit étrange, mais dont, au premier instant, il me fut impossible de comprendre les causes. Je prêtai l'oreille, et mon ardente attention me permit de saisir le murmure confus d'un piétinement assez vif, auquel se joignit bientôt le râle d'une respiration haletante.

Aston tressaillit, se leva vivement, et me dit d'un ton ému:—Que se passe-t-il donc?

—Je l'ignore, répondis-je, mais nous allons le savoir.

Aston bondit sur le tillac, et nous avançâmes de quelques pas vers l'avant.

Tout d'un coup une ombre noire se dressa devant nous.

Croyant qu'elle allait essayer de nous barrer le passage, je saisis le poignard malais qui ne quittait jamais ma ceinture, et j'attendis l'approche de l'immobile fantôme.

Mais il ne bougea pas, et fit seulement entendre une sorte de sanglot.

—Est-ce vous, Torra? demandai-je, en croyant reconnaître la voix d'un nègre de Madagascar que de Ruyter avait émancipé.

—Oui, maître.