—Ne craignez pas Torra, Torra ne fait pas de mal; il a seulement tué mauvais frère. Arme fait peur à vous? eh bien, voilà l'arme!—Et il lança son couteau dans la mer.—Maître, continua l'esclave en se tournant vers moi, vous bon, vous aimer pauvre nègre! vous ne pas laisser marins tuer Torra pendant que le ciel tout noir ne montre point les faces; mais demain vous devoir écouter Torra, parce que Torra dira vrai; il ne désire pas vivre; vous tuerez lui, et il ira rejoindre son frère dans le bon pays. Au bon pays, il n'y a point d'esclaves, point de mauvais hommes blancs pour acheter pauvre noir! pour enchaîner pauvre noir!
Je crus le malheureux fou, et je donnai l'ordre à mes gens de le charger de fers sans lui faire de mal. Ne comprenant pas le mouvement que les hommes firent vers lui, Torra répéta d'une voix troublée:
—Il ne faut pas tuer Torra la nuit, il faut attendre le matin, le jour, le soleil; Torra dira tout.
Je n'écoutai plus les supplications inutiles du nègre, dont je ne connaissais pas encore le crime réel, et je me rendis à l'avant, suivi d'Aston. Un de nos hommes nous avait devancés, car à mon approche, il souleva un vêtement de coton blanc tout taché de sang, et me dit:
—Le voici!
Quelques Arabes qui s'étaient joints à nous reculèrent épouvantés en criant:—Allah! Allah!
Les rayons de la lune, dégagée d'un voile de nuages, tombèrent sur le cadavre d'un homme noir et nu: la couverture blanche qui le couvrait à demi nous laissa voir sa tête horriblement défigurée par une affreuse balafre et presque entièrement séparée du corps.
J'interrogeai tous mes hommes, afin de pouvoir donner un nom à ce cadavre; mais l'ignorance de l'équipage était aussi complète que la mienne: personne ne connaissait la victime. Après un long examen des traits, je finis par découvrir que cet homme était un des prisonniers marratti. La mort bien constatée et tout secours se trouvant inutile, je donnai l'ordre que, placé sur un treillis, le cadavre fût porté à l'arrière du vaisseau, sous la garde d'une sentinelle qui veillerait également sur l'assassin.
Cet horrible spectacle semblait avoir banni le sommeil; les hommes se réunissaient, parlaient à voix basse, tout émus et tressaillant presque au murmure de leur propre parole. Une réelle épouvante se communiqua à tout l'équipage, et ces mêmes hommes, dont les mains et les vêtements étaient encore humides et souillés du sang d'un terrible combat, ces mêmes hommes, qui avaient assailli quelques heures auparavant une ville entourée de murailles et défendue par des pirates intrépides, frémissaient d'horreur devant la preuve d'un crime commis dans l'ombre. Quelques-uns se groupèrent silencieusement autour de Torra, qui était assis sur ses talons, la tête dans ses mains.
Aston et de Ruyter conféraient ensemble. J'étais seul à veiller sur le pont. En sentant une légère brise s'élever de la terre, j'appelai toutes les mains aux voiles; l'équipage, qui était plongé dans une sorte de torpeur, tressaillit au son de ma voix. J'allais donner l'ordre de raccourcir les voiles, de carguer le perroquet, lorsque de Ruyter vint à moi et me dit: