J'approuvai le raisonnement de Louis, car, aussi affamé que l'est un oiseau par une forte gelée, je trouvais une immense différence entre une bonne assiettée de soupe et la nauséabonde potion du docteur.
Le garçon disparut, et Louis posa sur la table une immense soupière remplie de potage.
Quand de Ruyter et Aston vinrent me rejoindre, je leur demandai ce qu'on avait fait de Torra.
—Il est toujours assis sur ses talons, la tête dans ses mains, répondit de Ruyter.
—Pauvre garçon! Avez-vous découvert le mystère que cache son étrange conduite? car je suis convaincu qu'il doit avoir été excité au crime par un puissant motif; il m'a toujours paru bon, naïf, doux et tranquille.
—Vous devinez juste, répondit de Ruyter; mais j'observe depuis longtemps que les hommes aux extérieurs calmes sont les plus dangereux, les plus vindicatifs et les plus cruels. S'ils ont une raison de haine, ils projettent la vengeance et l'accomplissent pendant que les brailleurs se contentent de paroles. N'avez-vous pas remarqué l'effroyable rage qu'apportait Torra dans la destruction des Marratti? Il était couvert de sang comme un peau-rouge.
—Je me suis aperçu en effet de cette ivresse furieuse, mais je l'ai attribuée à l'entraînement du combat. J'avoue même que, tout en comprenant l'exaltation de cette conduite, elle m'a effrayé, car Torra se jetait avec une sorte de désespoir au centre même de l'ennemi et n'avait pour arme qu'un immense couteau, le même qui lui a servi pour tuer son frère. Malgré cette apparente cruauté, je suis certain que le cœur de Torra est bon, qu'il est d'une nature honnête et brave. Rappelez-vous, de Ruyter, la preuve de sensibilité et de dévouement qu'il a donnée l'autre jour en se précipitant dans la mer pendant une rafale pour sauver la vie à mon oiseau, à mon charmant loriot; oui, je le répète, Torra est brave, Torra est honnête, car il était presque continuellement dans cette cabine, où les dollars sont aussi abondants que les biscuits et les liqueurs; eh bien, il n'a jamais pris ni un dollar, ni un biscuit, ni même un verre de vin; n'est-ce pas, Louis? demandai-je au munitionnaire, qui écoutait bouche béante, n'est-ce pas que Torra est un brave garçon?
—Oui, capitaine, oui, je suis sûr de la loyauté de ce pauvre nègre; j'en suis si sûr, que je n'hésiterais pas à lui confier ma fortune si j'avais une fortune. Écoutez-en une preuve, une preuve évidente, non de ma confiance, mais de son honnêteté, quoique ce soit ma confiance qui l'ait fait ressortir: Auprès de Ceylan, je ramassai un jour une petite tortue, que vous preniez tous pour un morceau de bois, mais je savais bien que c'était une tortue; je verrais une tortue à vingt milles de nous, quand bien même elle ne montrerait au-dessus de l'eau que la rondeur de sa carapace. Quand les tortues dorment, elles aiment à sentir la chaleur du soleil: vous aussi, n'est-ce pas?
Eh bien! rappelez-vous que je pris la tortue tout doucement, sans l'éveiller, comme on prend dans un berceau un petit enfant endormi. Au moment où je glissais mon couteau dessous sa carapace, elle sortit sa jolie petite tête et me regarda d'un air de reproche; mais elle n'eut pas le temps de m'attendrir, car je la mis aussitôt dans le pot, qui était sur le feu. Ah! oui, l'homme noir est honnête et brave, car il assomma un des hommes, qui voulait mettre sa cuiller dans ma soupe. Eh bien! messieurs, je laissai Torra seul auprès de ma tortue; il en respecta la cuisson et ne mit même pas son doigt dans le pot pour le lécher avec gourmandise.
Ah! je le dis et je le dirai toujours, ce nègre est le plus honnête homme du monde; tout autre que lui aurait goûté ma soupe; n'auriez-vous pas? Un homme noir, un homme si différent d'un chrétien et qui ne vole pas une cuillerée de soupe, c'est un homme remarquable. J'aime Torra rien que pour sa discrétion; et vous?