—Allons, bavard, dit de Ruyter, faites passer les longs bouchons et débarrassez le pont.
Le vin mis sur la table, Louis se retira dans l'office, et nous l'entendîmes manger comme un glouton un cormoran, son mets favori.
—Le vaisseau serait en feu, dit Aston, que Louis ne bougerait pas de son amarrage; il s'y tient ferme.
—Maintenant, de Ruyter, dis-je en me tournant vers mon ami, racontez-nous ce que vous savez sur les causes qui ont conduit Torra au crime.
—Volontiers, mais il faut d'abord que je vous raconte l'histoire de sa vie.
XLVI
—Il y a dix mois, en touchant à l'île Rodrigues pour y prendre du bois et de l'eau, il me prit fantaisie d'aller chasser dans les jungles; je découvris dans une crevasse de rocher un homme nu, sauvage et affamé. Ce malheureux était Torra.
—Comment! s'écria Louis, qui ne se leva pas de son siége, mais qui avança son énorme tête en dehors de la porte de l'office; comment! répéta-t-il, affamé! S'il a encore faim, je lui donnerai de cette tortue, je ne puis pas tout manger, et il y en a en abondance sur le vaisseau; j'aime Torra, moi, parce que c'est un honnête homme.
La sueur qui coulait du front de Louis, la graisse de tortue qui suintait de sa bouche, ses yeux brillants de satisfaction sensuelle, nous firent éclater de rire. Il retira sa tête en grommelant un interrogatif croyez-vous?