—Mon arme ne permettait pas à l'esclave de fuir, reprit de Ruyter, je lui fis signe d'approcher de moi, et je l'interrogeai.
Avec une peine et une attention inouïes, je parvins à comprendre qu'il avait fui les tortures que lui faisait subir un inspecteur hollandais, son maître; il me dit encore qu'il avait été employé avec d'autres esclaves, dans le nord de l'île Rodrigues, à saler du poisson et à attraper des tortues pour les expédier à l'île de France.
Torra s'était évadé au moment où ses compagnons et lui allaient partir pour Macao, avant que le sud-ouest mousson fût passé, et depuis cette époque, qui datait de plusieurs semaines, il avait vécu dans les bois, se nourrissant d'œufs, de poissons et de fruits. Bien que ce lamentable récit me parût une vieille histoire, l'histoire de tous les nègres marrons, je pris ce pauvre diable en pitié et je l'emmenai sur le grab. Depuis cette époque, il s'est parfaitement comporté.
Lorsque Louis fut rassasié, il vint nous engager à prendre un verre de skedam.
—Il est très-urgent de m'obéir, ajouta Louis; l'absorption de cette liqueur apaisera la tortue que vous avez mangée, car, quoique vous l'ayez dans l'estomac, elle ne mourra pas avant le coucher du soleil, n'ayant été tuée qu'au matin. Une tortue devrait toujours avoir la gorge coupée le soir, alors elle mourrait tout de suite. Torra sait cela, mais les autres hommes du bord sont des imbéciles qui ne savent absolument rien; savent-ils quelque chose? Allons, buvez cette petite goutte, elle tournera la tortue, qui restera tranquille jusqu'au soir, et passé le soir, vous n'entendrez plus parler d'elle. Le vin français n'est bon que pour faire digérer la soupe de tortue, et encore est-il bien inférieur au madère.
Comme Louis ne pouvait arriver à nous persuader que le gin était meilleur que le vin de Bordeaux, il essaya de se consoler de cet échec en remplissant de la liqueur dédaignée une tasse de coco qu'il nommait un dé de voilier, et, ouvrant sa large bouche, il vida la tasse d'un trait.
De Ruyter reprit le récit de l'histoire de Torra.
—Hier au soir, après votre départ, je questionnai le nègre, et il me raconta sa vie; je vais, autant que ma mémoire pourra me le permettre, vous traduire ses propres paroles.
—Soyez consciencieux, mon cher de Ruyter, dis-je en riant, et ne faites pas le récit que nous attendons avec votre brièveté habituelle. Vous êtes un impitoyable rogneur des histoires des autres, et je désire connaître toutes les particularités de l'existence de Torra; car, pour me servir de l'expression de Louis, je dirai simplement je l'aime, et je serais très-fâché de m'apercevoir qu'en le jugeant bon et brave, j'ai commis une grande erreur.
—Je serai plus honnête, mon cher Trelawnay, que ne le sont la plupart des narrateurs; car, si je ne raconte pas l'histoire littérairement, vous aurez du moins la matière pure, sans aucune digression morale, soit comme épisode, préface, notes, choses qu'un sot se permet d'ajouter au récit de l'auteur en croyant que plusieurs sots les liront.