«Je suis né, m'a dit Torra, dans un village habité par des pêcheurs; ce village est situé au nord-est de Madagascar, dans la baie d'Antongil. Mon père était pauvre; il prit une femme, et eut d'elle un garçon chétif et qui ne valait pas grand'chose.» Sa mère ne voulait pas le laisser travailler, et désirait avoir un autre enfant; mais c'était chose impossible, car elle vieillissait, et sa vieillesse la rendait méchante, ou, pour mieux dire, d'une détestable maussaderie.

Ainsi vous voyez que les mêmes femmes florissent en Europe et à Madagascar. Quand nous leur faisons la cour, elles nous donnent leur main couverte de faveurs, et, la trouvant douce comme le velours, nous les épousons. Le nœud conjugal formé, les mains deviennent griffes, la douce voix se change en sifflement furieux.

Aston et moi nous nous mîmes à rire. De Ruyter oubliait vite l'engagement qu'il avait pris de faire d'une manière concise et dépourvue de toute réflexion le récit de l'histoire de Torra.

De Ruyter comprit la cause de notre gaieté, car il reprit vivement:

—Par le ciel, mes amis, ceci est une traduction littérale ou pour mieux dire l'imitation d'une comparaison faite par Torra. Écoutez donc ses propres paroles: «Dans sa jeunesse, une femme ressemble à une tortue verte; sa coquille est douce et souple; mais, dans sa vieillesse, elle est plus dure que du bois de fer. Mon père voulut calmer l'irritation de sa femme, sa peine fut perdue; alors, en homme prudent, il acheta une autre femme et eut d'elle trois beaux enfants.

»La première épouse fut froissée, et elle ne permit pas à son mari d'introduire cette seconde femme dans la maison. Mon père ne discuta pas, il traversa la rivière et se bâtit une autre hutte. Là, il eut du bonheur; il fit de bonnes pêches et en vendit le produit aux blancs. Séparé de sa vieille femme, dont le fils était assez grand pour travailler, mon père leur donna un canot, un filet de pêche et une lance. Mais, aussi paresseux l'un que l'autre, la mère et le fils devinrent très-pauvres.

»Je grandis et je fus un bon pêcheur, mon père m'aimait. Quelquefois je partageais avec mon père le poisson que j'avais pris, et lorsque ma journée avait été mauvaise, ne voulant pas qu'il en souffrît, je lui donnais des courses (petite coquille, argent des Indiens sauvages). Ayant appris que la place occupée par mon père était bonne, les blancs de l'île de France vinrent s'y établir. D'abord ils parlèrent doucement à mon père, qui ne voulut pas les écouter. Quand ils virent cela, ils se fâchèrent et bâtirent une place forte dans le champ où mon père cultivait son pain. Mon père n'était pas content; voyant son irritation, les blancs le tuèrent et prirent ma mère et mes sœurs pour en faire des esclaves.

»Je me sauvai dans les montagnes et je me rendis à Nassi-Ibrahim. Là existe un très-brave peuple; il vole sur l'eau, c'est vrai, mais il ne fait point d'esclaves. Quand je leur dis que les blancs étaient venus tuer mon vieux père, ils dirent qu'ils étaient contents, parce que le vieillard avait eu tort d'établir un commerce avec les blancs; mais quand je terminai mon récit en ajoutant que ma mère et mes sœurs étaient devenues les esclaves des blancs, ils s'écrièrent:

»—Ceci est mal, et nous allons tenir conseil.

»Ils me dirent: