J'avais appris de mémoire et d'un bout à l'autre la narration du voyage du capitaine Bligh dans les îles de la mer du Sud; la révolte de ses hommes m'impressionna vivement, mais son récit partial ne m'illusionna pas sur ses propres mérites. Je détestais sa tyrannie, et l'impétueux Christian fut mon héros. J'enviais la destinée de ce jeune homme, en désirant que la mienne eût les mêmes hasards, car je brûlais du désir d'imiter sa conduite, si courageusement rebelle à des ordres cruels.

Ce livre m'instruisit, m'exalta et laissa dans mon cœur une impression qui a eu la plus grande influence sur les actions de ma vie.

Le secrétaire du capitaine s'aperçut un jour que je possédais beaucoup de livres, et que, n'ayant pas de place pour les serrer convenablement, je m'en trouvais quelquefois embarrassé. Pensant que ces volumes seraient un ornement pour sa cabine, il me proposa de construire une espèce de bibliothèque et de les y enfermer.

—Vous pourrez, me dit-il, disposer de ma chambre pour lire tant que vous le voudrez; moi, je n'ouvre jamais un livre.

J'acceptai joyeusement cette offre, que j'eus la niaiserie de juger comme une complaisance de bon camarade.

Quelques jours après, ayant une heure à perdre, je descendis chercher un livre.

Comme je sortais de la chambre en emportant le volume, il me dit d'un ton grossier:

—Lisez ici; je ne veux pas qu'un seul de ces ouvrages sorte de ma cabine.

—Ils ne sont donc pas à moi? lui demandai-je avec calme.

—Non, me répondit sèchement le secrétaire.