Le soir, on vint me dire que je pouvais descendre en bas, mais qu'il ne fallait pas me montrer sur le pont. À dater de cette époque, le ventru capitaine ne m'adressa jamais la parole.
Le voyage devint une fête pour moi, je ne recevais plus ni ordres, ni leçons, ni coups, et je lisais du matin au soir.
Le secrétaire fut sérieusement malade pendant un mois, et lorsque ses blessures commencèrent à se cicatriser, il reparut sur le tillac, mais en évitant toutefois de se rapprocher des élèves, qui tous étaient indignés contre lui.
Un jour, j'eus la méchanceté de lui dire, en désignant du regard une laide balafre qui traversait sa joue:
—Vous vous souviendrez longtemps, n'est-ce pas, d'avoir volé et battu un gentilhomme?
Le lâche coquin baissa honteusement la tête et ne répondit pas.
Ce pauvre sire était le fils unique d'un tailleur de notre noble capitaine, et son embarquement à bord de la frégate, malgré son âge avancé, était une invention écossaise pour payer la note de son père.
X
Dès notre arrivée à un port anglais, je fus placé et détenu à bord d'un garde-côte à Spithead, et peu de jours après on me transféra sur un sloop de guerre. Ces différentes dispositions furent opérées sans qu'un signe d'existence, de souvenir et d'amitié me fût donné par ma famille. J'en souffris cruellement; mais, quoique bien jeune, l'étrangeté aventureuse de ma vie m'avait donné assez d'orgueil et assez de philosophie pour me rendre dédaigneusement indifférent, en apparence du moins, à l'abandon de ma famille.