—Eh bien! hideux colosse, tête de bois, masse inerte et épaisse, pourquoi flânez-vous là au lieu d'obéir à mes ordres?

Le commandant me haïssait parce que j'étais formé comme un homme, et je le méprisais parce qu'il me ressemblait fort peu, et en toute vérité il avait des allures de singe lorsque la colère le faisait sauter à cheval sur l'affût d'une caronade pour frapper les matelots à la tête.

Comme, dans le cours de ma vie, j'ai revu en détail toutes les parties du monde, et avec des facultés développées et des sentiments éveillés, je n'ai pas besoin de m'appesantir sur des événements puérils. Je déteste les bavardages enfantins et les contes de grand'mère, cela est aussi fâcheux que les dédicaces du Spectator, ou les écrits moraux, fastidieux et méprisés par l'ivresse dont Addisson charme ses lecteurs.

En revenant en Angleterre, notre commandant fit la connaissance de mon père, lequel, loin d'être adouci par mon temps d'exil, temps plus dur encore que la pierre et le fer, réitéra l'ordre suprême et abhorré de me rembarquer sur un autre navire en partance pour les Indes orientales.

Nous fûmes bientôt en mer. Qui pourrait peindre ce que je ressentis en me voyant arraché de mon pays natal, condamné à traverser l'immense Océan jusqu'à des régions sauvages, privé de tout lien, de toute communication; déporté comme un criminel pour une si grande partie de ma vie, car, à cette époque, peu de vaisseaux revenaient de leur course avant sept ou huit ans!

J'étais enlevé aux miens sans avoir vu ma mère, mon frère, mes sœurs, sans avoir vu une figure aimée; personne ne m'avait dit un mot de consolation ni ne m'avait inspiré le plus petit espoir. Si le domestique de notre maison, si même le vieux chien compagnon de mon enfance était venu jusqu'à moi, je l'aurais embrassé avec bonheur, mais rien, mais personne!

À dater de cette époque, mes affections pour ma famille et ma parenté s'aliénèrent, et je recherchai dans la vaste étendue du monde l'amour des étrangers. Séparé de ma famille, je l'étais encore de ces compagnons de douleur que j'avais appris à aimer. Ce double supplice, on peut le ressentir, mais on ne saurait l'exprimer. L'esprit invisible qui soutenait mon énergie au milieu de tous ces chagrins est encore un mystère pour moi; aujourd'hui même que mes passions sont affaiblies par la raison, par le temps et par l'épuisement, j'en recherche la puissance et les causes. Mais le feu intense qui brûlait dans ma tête s'est assoupi et ne se révèle que par ces lignes profondes gravées prématurément sur mon front; cependant, de temps à autre, le souvenir de ce que j'ai souffert attise la flamme et ranime mon indignation.

Il ne me fut pas possible de mettre en doute la conviction désolante que j'étais un être maudit, que mon père m'avait rejeté de sa demeure dans l'espoir de ne m'y revoir jamais. L'intercession de ma mère (si elle en fit aucune) fut stérile; j'étais livré à moi-même. La seule preuve que mon père se souvînt qu'il avait encore des devoirs à remplir envers moi se réalisait par une allocation annuelle à laquelle l'obligeait ou sa conscience, ou son orgueil. Peut-être, ayant rempli cette formalité, il se disait, comme tant d'autres hommes qui se croient bons et sages:

—J'ai pourvu aux besoins de mon fils; s'il se distingue, s'il revient homme honorable et haut placé, je pourrai dire: C'est mon enfant, je l'ai fait ce qu'il est. Son caractère indomptable ne lui permettait que la carrière maritime, je la lui fis embrasser.

Mon père m'abandonna donc à mon sort, avec aussi peu de regrets qu'il en aurait éprouvé en ordonnant de noyer une portée de petits chiens.