Arraché de l'Angleterre dans de pareilles conditions, l'avenir me parut sombre, et malgré mon extrême jeunesse, malgré mon esprit bouillant et la tournure gaie de mon caractère, je ne pus apercevoir ni la plus petite espérance ni un jour serein dans la chaîne de mon esclavage.
Nous étions en mer depuis deux ou trois semaines, lorsque le capitaine, irrité contre un de ses lieutenants, s'approcha de moi et me dit:
—Faites bien attention à vous, et rappelez-vous que j'ai appris du commandant A... les atrocités que vous avez commises à son bord.
—Je ne me sens coupable d'aucune mauvaise action, répondis-je froidement.
—Quoi! s'écria-t-il, car il avait besoin d'épancher le reste de sa colère sur quelqu'un de moins capable de se défendre qu'un officier. Quoi! monsieur, n'est-ce rien que d'assassiner les gens? Je vous convaincrai du contraire, et à la première plainte que j'entends porter contre vous, je vous fais jeter hors du vaisseau.
La réalisation de cette vengeance, d'être mis à terre, eût comblé mes vœux les plus ardents; cela me fit sourire.
Il crut sans doute que c'était de mépris, et me quitta plus furieux encore.
Je m'aperçus bientôt que le capitaine n'était pas méchant, mais seulement faible et très-irascible.
Il avait vécu, pendant plusieurs années, en demi-solde, retiré à la campagne, et son retour forcé à la profession maritime avait interrompu, sans l'affaiblir, son goût pour l'agriculture.
Pendant le long espace de temps qui s'était écoulé jusqu'à ce qu'il fût appelé à commander un vaisseau, le capitaine avait suivi son penchant naturel en s'appliquant en toute satisfaction à cultiver les champs paternels, et il était plus glorieux de voir ses porcs et ses moutons bien engraissés, de labourer la terre pour ses navets de Suède, que de tracer un sillon sur l'océan des Indes avec la proue d'une brillante frégate.