Cette avare occupation devint alors l'unique emploi de son temps; il y concentra toutes ses facultés, et fut enfin ce que l'on appelle un homme prudent. Si un pauvre parent se hasardait à venir demander à mon père l'appui d'un secours, il lui était refusé au milieu de phrases sonores qui élevaient au-dessus de toute considération les devoirs qu'il avait à remplir envers sa femme, et les nécessités sans cesse renaissantes d'un essaim d'enfants dont le chiffre n'était pas encore arrêté.

Plus la fortune de mon père prenait d'accroissement, et plus il s'entourait des apparences de la misère, plus il criait contre le prix déraisonnable de toutes les denrées. Son avarice, en ne se relâchant jamais que pour lui-même, mettait dans sa tête des idées absurdes. D'abord il se persuadait et essayait de persuader aux autres qu'il était au-dessus de ses moyens de nous envoyer en pension, parce que l'éducation coûtait bien au delà de sa valeur; il partait de là pour prouver encore que ses études à Westminster ne lui avaient été ni utiles ni agréables, et n'avaient apporté aucun changement à la direction de sa vie, puisqu'il n'avait point relu les livres grecs et latins qu'il avait été forcé d'y apprendre.

Cependant, disait-il, je ne suis ni plus sot ni plus ignorant qu'un autre: tout ce que l'on doit savoir, c'est la valeur de l'argent, les avantages qu'il procure et la nécessité d'en amasser beaucoup; la science vient quand on en a besoin. Car il croyait peut-être à la doctrine du talent inné, en trouvant qu'il n'était nécessaire de s'instruire qu'au moment de faire le choix d'une profession. Comme il me destinait, ainsi que mon frère, à celle des armes, nos études devaient se borner à la plus légère superficie de toutes les sciences. Mon père détestait les superflus onéreux; d'ailleurs il avait observé dans son régiment que ceux qui étaient instruits étaient les plus niais et les plus pédants, et que la profondeur de leur érudition ne les avançait pas d'une ligne dans la carrière militaire.


II

Mon frère James, garçon à peu près de mon âge (nous étions entre neuf et dix ans), avait un caractère doux, inoffensif, généreux. Il ne se plaignait jamais de la tristesse de notre vie, mais il en souffrait passivement. Quant à moi, j'étais sans cesse grondé par mon père, car, en suivant les caprices de mon imagination, je me révoltais violemment contre le frein qu'il voulait y mettre, et les entraves de sa volonté, le transport de ses furieuses colères ne servaient qu'à augmenter mon vif penchant pour l'indiscipline. Entre les mille rigueurs qui bornaient l'étroit horizon de notre liberté, il en était une que je n'ai jamais pu admettre: celle de nous promener dans le jardin sans jamais en franchir les allées.

Mon frère se soumettait tranquillement à cette règle, tandis que j'allais chercher une compensation à ce plaisir restreint en maraudant dans les propriétés voisines, d'où je revenais les mains et les poches remplies de racines, de fruits et de fleurs. En outre de la monotone promenade du jardin, nous avions celle plus monotone encore d'une route peu fréquentée qui longeait la maison, et pendant que le pacifique James arpentait lentement l'espace fixé, je grimpais sur les collines, et là, riche de mes frauduleuses récoltes, je passais une grande partie du jour mangeant, dormant, rêvant, sans être préoccupé une seule minute de l'accueil qui attendait mon retour.

À la nuit tombante, j'abandonnais ma solitude aérienne pour les eaux bleues du lac dans lequel j'appris à nager. Les coups qui célébraient mes rentrées nocturnes ne changeaient rien à mes projets pour le lendemain, car je les réalisais avec autant d'insouciance pour leurs mauvais résultats que j'avais, avec la même perspective, réalisé ceux de la veille. Je détestais les réprimandes, les sermons, les maîtres, les curés, enfin tous ceux qui se prétendent sages et qui ne sont qu'ennuyeux.

Loin d'intimider mes passions et de les contraindre, la cruelle sévérité de mon père ne faisait qu'en décupler les forces, et je recherchais toujours et plus avidement que les autres les actions dangereuses à tenter ou qu'il m'était défendu de faire; car c'était précisément celles qui s'emparaient avec le plus de force de mon esprit, et j'étais incapable de résister à cet entraînement qui me poussait à la désobéissance avec une joie d'esclave emporté par le courant d'une révolte.

Si, à la place de ses brutales remontrances, mon père m'eût témoigné un peu d'affection ou même un semblant d'amitié, je serais resté doux et gentil, comme je l'étais aux premiers jours de mon enfance. Mais les privations, les coups, les pénitences aigrirent mon caractère; et ce sont les seules preuves d'amour paternel dont je puisse me souvenir.