Mon père possédait depuis fort longtemps un affreux corbeau, pour lequel il avait, malgré sa sécheresse de cœur, une profonde amitié. Ce corbeau, qui était vieux, laid, sale, boiteux, passait sa vie à rôder solitairement dans le jardin, et détestait les enfants, car lorsque nous apparaissions à la porte il accourait vers nous en jetant des cris de fureur et nous chassait de son domaine. Bien certainement je ne lui eusse jamais disputé la possession de ce territoire, s'il n'eût mis tant de méchanceté à en constater les droits. Mais le sauvage égoïsme de cette odieuse bête, soutenu par mon père, nous la faisait considérer comme le second tyran du logis.

Il était hideux à voir; sa démarche chancelante sur des pattes roidies par les années et aussi dures que l'écorce d'un liége, son regard lourd et faussement engourdi donnaient à son approche quelque chose d'effrayant. Mon frère en avait peur: quant à moi, il ne m'inspirait qu'un invincible dégoût. L'affreuse bête passait la moitié du jour couchée au soleil, sur la crête d'un mur contre lequel était appuyé un des pruniers du jardin et le plus productif. La privation de ces prunes délicieuses, dont le corbeau défendait énergiquement la possession, augmenta notre haine et nous fit enfin, épuisés de patience, concevoir le projet de nous en rendre maîtres.

Avant d'en arriver à de trop vives représailles, nous essayâmes de le déloger amicalement, d'abord par des offres de fruits, de viandes qu'il aimait, puis enfin par de douces paroles.

Mais tout échoua devant l'impassible regard d'un œil flasque et vitreux. L'entêtement raisonné de la méchante bête, qui semblait deviner nos désirs, l'impossibilité de satisfaire ces désirs et la rage de nous voir vaincus nous rendirent tout à fait furieux. Nous eûmes alors recours aux procédés qu'on employait si souvent envers nous, procédés sans réplique, qui étaient de rosser d'importance la maligne bête. Mais nous étions trop faibles pour agir avec efficacité sur sa vieille carcasse, car les pierres et les coups de bâton l'atteignirent à peine; il fallait y renoncer et attendre une meilleure occasion. Le soir de la bataille, je demandai justice au jardinier en lui exposant nos griefs contre le corbeau; mais, dans la crainte de déplaire à son maître, le jardinier nous donna tort et se moqua de notre gourmandise.

Le lendemain de cette orageuse journée, en jouant sur la route avec la petite fille d'un de nos voisins, je fus entraîné à lui offrir des fruits, car, ayant soif, elle voulait nous quitter, et son départ eût suspendu nos plaisirs. Sans être vus, même de mon père, nous entrâmes tous les deux dans le jardin avec l'intention de remplir clandestinement nos poches de poires. Mais au moment où, joyeux de notre mystérieuse escapade, nous commencions notre récolte, le corbeau fondit sur nous et saisit la petite fille par la manche de sa robe. Éperdue d'épouvante et trop effrayée pour se débattre, la pauvre enfant jeta un cri d'angoisse, auquel je répondis en me précipitant sur le corbeau.

À mon approche, le monstre tourna sa fureur contre moi, et son bec de fer mordit violemment ma main, à laquelle il se cramponna. Mais, insensible à la douleur, car la colère de voir couler les larmes de ma compagne, que j'aimais tendrement, m'avait rendu furieux, je saisis le corbeau par le cou, et le forçant de lâcher prise, je le frappai violemment contre l'arbre. Mais cette dure secousse ne semblait lui faire aucun mal. Son corps rebondissait comme une balle élastique, et son regard restait terne et froidement féroce. Nous combattîmes ainsi pendant quelques minutes, et ses efforts pour échapper à l'énergique pression de mes mains, trop faibles pour le contenir, me causèrent de vives douleurs. J'étais évidemment moins fort que lui, et j'allais succomber.

—Si j'appelais le jardinier? me demanda l'enfant, dont l'effroi avait suspendu les larmes.

—Non, car il dirait à mon père que nous avons pris des poires. Je vais [prendre] ce lâche oiseau; donne-moi ta ceinture.

La petite fille me tendit le ruban bleu qui retenait les plis de sa robe, et je réussis, malgré mes blessures, à l'attacher au cou de notre ennemi. Après avoir grimpé sur l'arbre, j'attachai le ruban à une branche, et nous eûmes le plaisir de voir le corbeau à la portée de nos coups et dans l'impossibilité de se défendre.

Nous commencions à peine à prendre notre revanche, lorsque mon frère arriva vers nous. La vue de mes blessures, dont il ne comprit la cause qu'en apercevant lié comme un criminel celui qui les avait faites, changea vite sa tristesse en joie, et il nous aida à assaillir le corbeau d'une volée de pierres.