Ces derniers avaient usé envers moi de tant d'injustes représailles; ils avaient épuisé sur mes premiers jours d'inertie et de découragement un si grand arsenal de méchanceté, qu'en m'indignant contre eux ils avaient doublé ma hardiesse naturelle. Je crois que la torture eût été impuissante devant le calme de mon front, aussi froid, aussi dur que l'airain. Pour me jouer d'eux et uniquement par badinage, j'allais plus loin que leur esprit dans l'exécution des supplices. Le second lieutenant, cet Écossais à l'âme chevillée de fer, avait inventé, pour punition usuelle, d'envoyer l'élève récalcitrant ou paresseux à la cime du mât, et cette dangereuse position devait être gardée pendant quatre ou cinq heures.
Un jour il me condamna à cette torture; je me couchai le long du mât en l'entourant de mes bras, et je feignis de dormir, comme si j'avais été parfaitement à mon aise. Mon persécuteur parut effrayé du danger qu'il courait si mon sommeil, en apparence réel, me faisait faire un faux mouvement. Il m'ordonna de descendre, et pour changer la punition, me fit monter sur la vergue de la voile du perroquet; j'y grimpai lestement, et arrivé sur la périlleuse hauteur, je saisis la balançoire de la voile du perroquet, et me couchant entre les vergues, je fis encore semblant de dormir.
Le lieutenant m'appela et m'ordonna de me tenir éveillé.
—Vous tomberez par-dessus le bord! cria-t-il plusieurs fois.
Cet avertissement me suggéra une idée, et cette idée, dans laquelle je trouvai un soulagement pour l'avenir de mes camarades, m'en cacha le danger.
—Eh bien! pensai-je, bourreau, gibier à potence, je vais antidater tes craintes, tu vas voir.
Je pris mes arrangements pour me laisser tomber dans la mer, non avec le désir d'y trouver la mort, mais avec celui de supprimer à tout jamais cette abominable punition. Je nageais parfaitement, et j'avais vu un matelot sauter dans la mer de la plus basse vergue, et revenir en se jouant sur le vaisseau. Je saisis donc un moment favorable: le roulis de la frégate était doux, la mer calme, et me laissant glisser sans bruit, je tombai sur la crête d'une énorme vague. Je fus si promptement engouffré dans son sein, qu'après la rapidité de ma chute l'agonie du manque de respiration fut terrible. Si je n'avais pas eu la prudence de maintenir mon équilibre en tenant mes mains sur ma tête et en conservant dans ma descente une position perpendiculaire, j'aurais infailliblement perdu la vie; mais je fus insensible à tout, excepté à une horrible sensation de ma poitrine, gonflée et près d'éclater; car j'eus bien vite acquis l'affreuse conviction que je tombais comme la foudre dans le sein de la mer, malgré tous mes efforts pour rester à sa surface. Je souffris une torture qu'il est impossible de dépeindre. Saisi d'une torpeur inerte, d'un découragement mortel, je me laissai aller avec une pensée du ciel et un adieu à la vie; puis j'entendis des voix, un bruit indistinct; ma poitrine et ma tête semblèrent se fendre, et un monde de figures bizarres et étranges passa devant mes yeux.
Un affreux mal de cœur, un froid mortel, qui faisait trembler mon corps et grincer mes dents en me rendant la connaissance des douleurs physiques, laissa à mon imagination la délirante idée que je luttais encore contre le bouillonnement des vagues, et je fis de prodigieux efforts pour les fuir. Cette impression dura longtemps, et les premières paroles qui en calmèrent la terreur furent prononcées par la voix d'Aston.
—Comment allez-vous, mon ami? me disait-il.
J'essayai vainement de lui répondre; mes lèvres s'ouvrirent, mais aucun son ne s'échappa de ma poitrine oppressée. Pendant quarante-huit heures je supportai une douleur inexprimable, et cette douleur était mille fois plus aiguë que celle que j'avais ressentie en tombant dans la mer.