Mais qu'importent mes souffrances, qu'importe mon agonie, j'avais gagné mon enjeu! L'Écossais fut sévèrement réprimandé, et le capitaine fit la défense formelle de jamais renouveler, ni à mon égard ni envers mes camarades, les cruautés de cette affreuse punition. Le cœur de notre fermier-capitaine fut si attendri, qu'il ordonna, non sans émotion, de tuer un de ses enfants, un de ses chers poulets, et de le faire rôtir pour mon dîner.
Le supplice au mât fut donc aboli, mais personne ne soupçonna jamais que j'avais pu être capable de faire la bêtise de risquer ma vie, de me donner une horrible torture, uniquement pour attirer sur un officier la colère du capitaine et pour détruire la cruelle invention du mauvais cœur de ce misérable.
Les élèves gardèrent rancune au lieutenant: ce fut un grief nouveau qu'ils ajoutèrent au souvenir de sa pusillanimité dans la poursuite du vaisseau malais. Pour faire comprendre la lâcheté de cet homme, il est nécessaire d'expliquer qu'un officier envoyé à une expédition doit être investi d'un pouvoir discrétionnaire et non précisé. Le signal de rappel fut fait dans la prévision que le vaisseau malais gagnerait le rivage, et que là, assisté par les natifs, il pourrait, à l'aide de ce puissant secours, faire une résistance acharnée. Les officiers revêtus de l'autorité discrétionnaire sont engagés à être économes des matériaux du vaisseau, c'est-à-dire des hommes. Cet ordre n'est point donné par humanité, mais pour un plus sérieux motif. La valeur d'un marin est cotée en chiffres, et le prix d'un matelot habitué au climat, routinier du service, est trop élevé pour qu'on le perde sans regret. En hissant son signal de rappel, le capitaine faisait son devoir, et si les suites de l'attaque portée contre le bâtiment pirate étaient déplorables, il ne s'en trouvait nullement compromis. L'officier, commandant à sa guise, gardait pour lui toute la responsabilité de ses actions; il était libre de voir ou de ne pas voir le signal.
S'il y a le moindre espoir de succès, un officier vraiment courageux ne s'inquiète pas de la conduite politique et obligatoire de son capitaine. Il va en avant, mais alors de son entière volonté, car il est libre d'agir ou de ne pas agir, et cela sans mériter véritablement le moindre reproche. Il est rare de rencontrer un lieutenant qui se rende avec une promptitude si pusillanime à ce semblant de rappel; la couardise de l'Écossais ne lui fut jamais pardonnée par les matelots, car ils se faisaient tous, et d'un commun accord, un réel plaisir de l'appeler tout bas le lâche et tout haut le prudent, le sage, le pacifique, dérisoires qualifications que l'officier feignait toujours de ne pas entendre.
XIII
En outre de l'affection que j'avais pour Aston, je me sentais vivement entraîné vers un jeune élève nommé Walter. Il n'y avait cependant entre nos deux caractères aucune ressemblance, ou pour mieux dire, nous différions dans nos goûts, dans nos habitudes et même dans notre manière de juger les choses. Cependant un motif puissant m'avait jeté vers lui avec l'amitié d'un frère dans le cœur. Walter avait été fort malheureux, et son père s'était montré envers lui plus cruel encore que le mien. Peut-être, dans les esprits scrupuleux, le pauvre enfant avait-il mérité la haine de son père en faisant son entrée dans le monde humanitaire d'une manière hétérodoxe et contraire aux lois. Parents, amis et tuteurs n'avaient pas été consultés, l'Église s'était vue frustrée de ses droits, ses saints ministres fraudés de leurs gages.
Il n'y avait point eu de gai carillon aux cloches du village où il était né, point de joyeux amis, point de voix harmonieuses pour souhaiter au petit étranger la bienvenue de sa présence.
Rien de tout cela; mais, au lieu des bons présages qui fêtent ordinairement l'entrée d'un enfant dans son berceau, ce furent des figures attristées, des femmes craintives, des mains tremblantes qui reçurent le nouveau-né.
Sa mère avait été transportée nuitamment dans l'obscur faubourg d'une grande ville, et on employa pour la dissimuler aux regards autant de précautions, de soins, d'artifices, d'argent qu'il en faut pour cacher un crime de meurtre.