Ces effroyables paroles jetaient les marins dans une indicible terreur. Les plus braves, les plus hardis, les plus audacieux dans l'ardeur du combat, étaient inertes et sans courage devant l'écrasant malheur qui se présageait.
Le feu au magasin, le feu dans l'entre-pont, c'est-à-dire une mort hideuse, une destruction complète, sans espoir de secours ni du ciel ni de la terre!
L'habitude ou l'instinct réveilla les officiers, qui, après avoir entendu le premier cri, avaient paru s'anéantir dans le sentiment de l'unique torpeur.
Pendant l'espace de quelques minutes, personne ne bougea; tous les fronts étaient rougis par une délirante anxiété, tous les regards étaient fixés sur l'écoutille de devant, attendant et cherchant d'un œil insensé l'apparition d'une mort qu'il était impossible d'éviter. Nous étions hors de vue de la terre, et pas une voile, pas un point, pas une tache visible n'apparaissait sur la bleuâtre limpidité de l'horizon. Le seul nuage qui coupât l'air était la fumée noire et épaisse qui s'échappait de l'écoutille, et comme il n'y avait pas de vent, elle montait vers le ciel comme une colonne de marbre noir. Nous attendions à chaque instant la terrible explosion qui devait nous élancer de l'immensité des airs dans les profondeurs de la mer. Après un silence lugubre, quelques murmures confus se firent entendre simultanément, et, poussés par l'instinct de la conservation, tous les matelots se précipitèrent les uns sur les quartiers bateaux, les autres sur les côtés du vaisseau, regardant autour d'eux, dans le vain espoir de chercher un refuge.
Une petite bande de jeunes vétérans, dont les cheveux avaient grisonné dans les tempêtes de leur vie maritime, restèrent debout, immobiles, attendant la mort avec un calme résigné, mais intrépide.
La voix claire, forte et sonore d'Aston ordonna aux pompiers de préparer leurs seaux, aux soldats de marine de venir à l'arrière avec leurs armes, aux officiers de suivre son exemple. En achevant ces ordres énergiquement énoncés, Aston prit un poignard dans sa main:
—Obéir ou mourir! dit-il d'un ton ferme.
Le premier lieutenant et les officiers sortirent enfin de leur engourdissement; ils chassèrent les hommes des bateaux, les disciplinèrent, et un peu de calme rendit la manœuvre possible.
Dès que j'eus entendu la voix d'Aston, je m'avançai vers lui en disant:
—Je descendrai dans le magasin si vous voulez y envoyer les canotiers pour me passer de l'eau.