—Mon cher enfant, me dit de Ruyter, venez et fuyez comme le vent, vous aurez le temps de causer avec votre ami dans une meilleure occasion; les instants sont précieux; allez au bungalo dont je vous ai parlé l'autre jour, près du village de Pimée. Vous connaissez le chemin; Walter ou moi nous irons vous rejoindre aussitôt que la frégate aura quitté le rivage et que le bruit qui va suivre votre duel sera entièrement éteint. Allons, adieu, partez vite.
Mon cheval me fut amené. C'était une bête vicieuse, qui avait quelque chose de louche dans son regard, d'une sinistre expression. Il avait été amené d'Angleterre; et comme il avait déjà renversé plusieurs officiers, personne ne voulait plus le monter; de sorte qu'au moment où on me l'offrait, il jouissait d'une véritable sinécure.
N'ayant jamais trouvé de caractère aussi opiniâtre que le mien, je fus enchanté de la rencontre, et je me pris d'une belle amitié pour cet entêté quadrupède. Il y avait pour moi un réel plaisir dans l'ardente lutte de nos deux natures, aussi tenaces l'une que l'autre dans la domination de leur volonté.
Un cheval fougueux et rétif n'est considéré, sous le climat tropical de l'Inde, que comme un moyen de récréation, mais de récréation rare. Les nonchalants cavaliers préfèrent le pas doux, lent et tranquille d'une jument bien apprise, qui suit docilement la direction de la bride.
Mon sauvage compagnon était une sorte de bête féroce pour les timides naturels, et dans les premiers jours de notre lutte on chercha à deviner lequel de nous deux serait vainqueur. Tous les jours je galopais dans les rues étroites de Bombay, au grand péril des hommes, des femmes et des marmots en pleurs. Le nombre des cabanes renversées, des meurtrissures faites, des fractures, des contusions, est innombrable, et je crois que le district tout entier, avec ses cent castes, se réunissait dans un souhait général pour appeler sur moi les malédictions les plus épouvantables. Si ces malédictions avaient pu me désarçonner et rouler mon corps sous le sabot de mon cheval, personne n'eût bougé un doigt pour arrêter l'exécution d'un si juste châtiment.
Grâce à un mors et à une selle turcs que j'avais substitués par méprise à la selle et au mors anglais que j'avais d'abord, ivre ou à jeun je gardais mes étriers. Peu à peu je parvins à dominer, sinon à dompter la fougue du cheval, et j'arrivai enfin à lui faire comprendre qu'aussi entêté que lui, je resterais toujours le maître. Si bien que fatigués, lui d'être battu, moi de battre, nous arrivâmes au parfait accord d'une sincère amitié.
En quittant de Ruyter et mon camarade, je montai donc sur ce cheval. J'avais une veste de de Ruyter, une épée qu'il m'avait donnée, passablement d'argent dans mes poches, et le cœur ivre de joie et d'indépendance. Sous l'influence des coups de bâton que j'avais donnés au lieutenant, fièvre de bataille qui faisait frissonner ma main, j'administrai quelques coups à ma monture, et nous gagnâmes au triple galop les portes de la ville.
La garde de cipayes était rangée sous l'arche de la porte, réunie pour quelque point de service.
Une idée brutale me traversa l'esprit.
Mon antipathie pour les extérieurs de la servitude s'étendait sur tous ceux qui en étaient revêtus.