Je me sentis, en voyant ce troupeau d'esclaves, si supérieur en intelligence et en force, que, pour prouver mon amour pour l'indépendance et pour ma nouvelle émancipation, je m'élançai vers le centre du bataillon formé par les gardes.

Ma capricieuse monture parut me comprendre et se jeta en avant.

—Hourrah! hourrah! m'écriai-je, et je passai comme un éclair à travers le groupe. Les uns tombèrent, les autres furent blessés; mais leurs cris n'arrêtèrent ni mes sauvages acclamations ni ma fuite dans la plaine sablonneuse qui entoure la ville. Là, loin de tout bruit, loin de tout regard, je me laissai aller aux violents transports de ma joie, extravagances d'un fou qui vient de briser ses chaînes. Je guidai mon cheval au milieu des sables, toujours poussant des cris jusqu'à perdre la respiration; puis, armé du sabre de de Ruyter, je m'escrimai de toutes mes forces, sans m'inquiéter de la tête ou des oreilles de mon compagnon. Dès que j'eus entièrement perdu du regard les portes de la ville, j'examinai les alentours, et, n'apercevant aucune créature humaine, je descendis...

—Nous voici libres, entends-tu? dis-je à mon cheval en caressant son cou ruisselant de sueur; libres, la chaîne de mon esclavage est rompue. Qui me commandera maintenant? Personne. Je ne veux plus d'autre guide que mon instinct: je suivrai ma propre impulsion. Qui replacera un joug sur mes épaules?

Que celui qui aura cette audace vienne, je me défendrai; et si la flotte et toute la garnison étaient à ma poursuite, je les attendrais de pied ferme; je ne bougerais pas!


XVIII

Je me complaisais tellement dans l'admiration de mon courage et dans celle de mon indépendance, que je racontais au vent et à l'immensité de la plaine l'histoire de mes luttes, l'enchantement de ma victoire. Ma poitrine était si gonflée par les battements de mon cœur, qu'il me fut impossible de supporter sur mes épaules la veste de de Ruyter; je m'en dépouillai, et, malgré l'ardeur brûlante d'un sable dont l'étincelant éclat réfléchissait les rayons du soleil, je continuai ma course effrénée, traînant mon cheval par la bride et le forçant à galoper derrière moi.

Je fus tout à coup arrêté au milieu de mes cris et de mes gambades par la vue d'un spectacle qui arrêta court mes bruyantes acclamations.

Ma première idée fut, non la crainte, mais la croyance que le bataillon si bien renversé par mon cheval à la sortie de la ville s'était mis à ma poursuite. Mais cette erreur fut dissipée, lorsqu'une seconde d'observation m'eut fait voir que je me trouvais placé entre Bombay et l'objet qui attirait mes regards. Je tâchai donc de distinguer les détails du tableau confusément déroulé devant l'ardeur de mon attention. Malgré tous mes efforts, il me fut impossible d'apercevoir autre chose qu'un nuage de sable argenté qui s'élevait dans l'air en formant un cercle brillant, dont le centre était un point noir. Je remontai vivement sur mon cheval, et, l'épée à la main, je courus éclaircir le mystère de ce tourbillonnement.