Ces paroles me firent comprendre l'admirable raison qui avait empêché le paysan de m'offrir à manger; je devais savoir que j'avais faim, et sa profonde ignorance de toutes choses lui permettait de l'ignorer. Je lui ordonnai donc de me servir à déjeuner, car j'étais aussi affamé qu'un loup à jeun dans une froide nuit d'hiver.

La lettre de de Ruyter m'annonçait que la frégate était partie après de nombreuses et inutiles recherches dirigées par le capitaine, qui avait promis une forte récompense à celui qui aurait l'adresse de s'emparer de ma personne.

Cette nouvelle me donna un vif plaisir, et le désappointement du commodore fit battre mon cœur de la satisfaction du plus ample succès.

Les derniers mots de la lettre de de Ruyter m'annonçaient que le retard de son arrivée près de moi était causé par l'emprisonnement de Walter, qui avait été accusé par le lieutenant écossais, mais que, grâce à la déposition de de Ruyter, mon jeune ami se trouvait acquitté et libre. Quant au lieutenant, il était encore fort malade, et, la veille du départ de la frégate, on l'avait transporté à bord dans un état qui donnait pour sa vie de sérieuses craintes. Le lâche bourreau crachait le sang, avait la mâchoire abîmée et deux côtes enfoncées. Amplement vengé de ce drôle, je chassai de ma mémoire et le souvenir de ses méchancetés et celui de ma vigoureuse revanche. Quelques années après cette époque, j'appris que ce courageux officier n'avait jamais osé remettre le pied dans Bombay, donnant pour raison de son horreur de la ville que la malaria (maladie indienne), les moustiques et les scorpions la rendaient un séjour pire que celui de l'enfer. Mais, en toute franchise, ce qu'il craignait plus que le cobra-di-capella (serpent), c'était la rencontre de Walter et peut-être la mienne.

J'envoyai un cooley au village pour me chercher un hooka; je pris un bain dans la citerne, et, ma pipe aux lèvres, un livre à la main (la Vie de Paul Jones), je me couchai sous les arbres. Je ressentais une si grande légèreté d'esprit, tant d'élasticité dans mes membres, une si forte exubérance de vie, que tout mon être se trouvait plongé dans une béatitude dont la suavité était indéfinissable.

C'était, depuis ma naissance, mon premier jour de bonheur complet.

Certainement, je ne faisais pas comme nous faisions dans un âge plus avancé, je ne cherchais pas à détruire le plaisir de l'heure présente par le souci de l'heure à venir.

Je me plaisais dans le farniente de mon repos, éprouvant, sans le trouver étrange, que le véritable bonheur est au milieu des champs.

—Ma foi, me dis-je en moi-même, je vais goûter de ce fruit savoureux et doux qu'on appelle la vie fade et monotone du paysan.

Je me dépouillai aussitôt de mes vêtements déchirés, et demandant au domestique de de Ruyter un morceau de toile de coton, je m'en drapai les reins à la manière indienne.