Quand le dernier coup de la cloche eut sonné huit heures, l'heure du souper des matelots, j'entrai par instinct dans cette cabine.

La fosse que le temps avait creusée dans mon estomac demandait à être remplie.

Une foule d'hommes qui ressentaient le même besoin se pressa d'en bas et s'accroupit sur les talons en petits cercles, divisés par tribus: ils mangèrent leur messalo (mets) de riz, de ghée, du bumbalo sec et des fruits frais.

Ayant bientôt rempli le vide de mon estomac, je me couchai sur le canapé, et je fumai le hooka de de Ruyter en faisant l'inventaire de sa cabine. Elle était basse, mais grande, bien éclairée, et l'air y entrait librement par les embrasures de la poupe. Elle contenait deux lits aux côtés opposés d'une fenêtre, et entre l'espace de ces lits il y avait deux étoiles formées de pistolets, c'est-à-dire une quinzaine de ces armes, dont les bouches réunies formaient le centre de l'étoile, tandis que les crosses en étaient les rayons. La projecture en avant de la cabine était garnie de barres de bambou, auxquelles étaient suspendues des baïonnettes et des poignards malais, dentelés et réunis dans les formes les plus fantastiques. Comme le disait de Ruyter, c'était son équipement de guerre; mais la partie arrière de la cabine était certainement dédiée à la paix. Ses rayons étaient encombrés de livres, de matériaux pour écrire, d'instruments nautiques. Dans d'autres coins se trouvaient des télescopes, des cartes de géographie, et, quoique moins pittoresques, mais également indispensables, les articles dont j'avais eu besoin pour mon souper.

Comme il ne m'était pas défendu de dormir, et que j'étais sans la crainte d'encourir une punition pour la négligence de mes devoirs, j'étais vigilant et alerte. Mon esprit était occupé de la responsabilité que de Ruyter avait remise entre mes mains; je remontai donc sur le pont pour regarder la girouette et attendre que la première caresse du vent de la terre me donnât le signal du départ.

À minuit, un souffle d'air la fit tourner sur elle-même, je dis au rais de lever l'ancre, et de la lever sans bruit si cela était possible.

—La première chose est facile à faire, me dit-il, mais quant à la seconde, elle est indépendante de ma volonté.

Nous levâmes l'ancre vers une heure du matin, et nous mîmes à la voile.


XXV