Lorsque les puissances matérielles ou morales d'un être ont été poussées par des moyens artificiels à un hâtif développement, cet être parvient à une croissance prodigieuse et rapide; mais s'il a porté des boutons et des feuilles, ils ont été vite flétris, et les fruits ont toujours paru malsains et sans goût.
Il en est ainsi des animaux: lorsque les facultés de leur nature élevée se trouvent excitées par les bienfaits de la civilisation, ils donnent l'espoir d'une force extraordinaire; mais ces promesses ne sont jamais réalisées, elles sont anéanties dans leur fleur, en laissant les traces de l'âge et de la décrépitude.
Il y a dans le Nord quelques hommes rares qui, sans soin et sans culture, s'élancent dans la vie avec la merveilleuse rapidité du vent, et la source de leur force ne peut être altérée ni par le temps ni par la fatigue, si bien qu'on les voit, à l'âge où l'homme penche vers sa fin, se tenir debout fermes et robustes comme des hommes de fer.
Tels étaient les patriarches des anciens temps, et encore maintenant, que le monde est mûri par la guerre, par les calamités qui déciment les peuples, il y a des êtres qui survivent à tout, qui ne comptent plus le temps par année, mais qui renvoient pour leur histoire aux annales du monde, et qui s'étonnent de ce que leurs frères soient morts de maladie.
Quoique je ne fusse pas un de ces piliers de granit, je donnais des signes non équivoques de ma ressemblance avec leur vaillante espèce, car, à cette période de ma vie, je possédais les attributs d'un homme fait. J'avais six pieds de haut, j'étais robuste, avec des os saillants jusqu'à la maigreur, et à la force de la maturité je joignais cette souplesse des membres que la jeunesse peut seule donner. Naturellement d'une nuance foncée, mon teint se brunit si bien, sous les feux du soleil, que je devins complétement bronzé. J'avais les cheveux noirs et les traits arabes. À dix-sept ans on m'en aurait donné vingt-sept. Comme, à toutes les époques de ma vie, j'ai été forcé de me frayer par mes propres forces un passage à travers la foule, mes progrès avaient été prompts dans ce qu'on appelle la connaissance du monde. Connaissance que l'expérience fait mieux approfondir que la maturité des années.
J'ai raconté les suites de ma première rencontre avec de Ruyter et les commencements de notre amitié; je crains qu'on ne puisse concevoir qu'il ait voulu tirer un profit de l'abandon de ma jeunesse; loin de là, de Ruyter était un grand cœur, et mon jugement sur lui n'était point erroné, car maintenant j'ai éprouvé cet homme par la pierre de touche, et je l'ai trouvé d'or pur. De Ruyter était lui-même un voyageur délaissé, un homme qui s'était délivré des entraves de la civilisation, et il était naturel qu'avec une imagination aussi élevée que la sienne et un esprit aussi bien cultivé, il cherchât un objet sur lequel il pût répandre ses affections et trouver un retour de sympathie.
Cet être n'était pas facile à rencontrer, au milieu d'un genre de vie qui conduisait de Ruyter dans toutes les parties du monde. Parmi les barbares il avait été inutile de le chercher, car les aventuriers européens étaient dispersés de tous les côtés, entièrement occupés du soin d'accumuler des richesses ou exclusivement engagés dans les vues particulières de leur propre ambition. Quelques rares amis lui avaient été enlevés par la mort, ou, ce qui est la même chose, par la distance. De Ruyter n'était pas formé pour être asiatique. Sa nature libre et légère le forçait de rechercher la société de quelques compagnons, et comme le hasard m'avait jeté sur son chemin dans un moment où il était isolé, les sentiments affectueux de son cœur se concentrèrent sur moi. De Ruyter avait pénétré jusqu'au fond de mon âme, et il ne doutait pas que, bien dirigé, je ne devinsse l'ami utile dont il poursuivait depuis si longtemps la possession.
Naturellement observateur, de Ruyter découvrit qu'en outre des frais et chaleureux sentiments de la jeunesse, je possédais l'honnêteté, la sincérité, le courage, et que je n'étais encore ni usé, ni gâté par les bourbiers du monde. D'après ces observations, la tendresse dont de Ruyter m'entoura n'est point si absurde que pourraient le trouver quelques observateurs superficiels, car depuis l'heure où j'avais consommé ma vengeance sur le lieutenant écossais, je me trouvais rayé de la liste maritime, sous le coup d'une condamnation injuste et infamante, sans amis, sans protection; la bienveillance de de Ruyter fut un appui suprême, et il me traita en frère dans le sens énergique et profond de ce mot... Frère! n'est-ce pas dire un second soi-même? Si les parents suivaient cet exemple d'urbanité, nous entendrions moins de plaintes sur l'insipide et éternel jargon de l'obéissance filiale, jargon qui est aussi émoussé que faux.
L'instabilité de l'esprit de de Ruyter le forçait à chercher une vie d'aventures et par conséquent une vie de périls. J'étais un scion de la même tige, mes inclinations étaient homogènes, et si le hasard ne m'avait pas favorisé en me donnant un si noble compagnon, j'eusse poursuivi seul les aventures d'une existence errante.
Comme j'écris maintenant plutôt pour ma propre satisfaction et pour passer sans ennui de longues heures de solitude que pour des étrangers, il faut qu'ils me donnent du câble et de l'espace pendant que je raconte cette partie de mon histoire, qui, quoique sèche et ennuyeuse pour eux, est pour moi la plus intéressante. Il est peu de personnes sur la terre dont le cœur ne batte avec plaisir au souvenir de ses vingt ans. Il n'en est pas ainsi pour moi, car à vingt et un ans j'étais semblable à un jeune bouvillon transporté de la pâture à la boucherie, ou comme un cheval sauvage choisi dans le troupeau et razoed au milieu de sa carrière par les Gauchos de l'Amérique du Sud. Le fatal nœud coulant était jeté autour de mon cou, ma fière crête abaissée vers la terre; mon dos, auparavant libre, plié sous un fardeau que je ne pouvais ni supporter ni rejeter loin de moi. Mes mouvements souples et élastiques étaient changés en un amble pénible. Bref, j'étais marié, et marié à... Mais il ne faut pas que j'anticipe sur les événements. Pendant l'heure où j'écris, il faut que je tâche d'oublier les moments douloureux, il faut que je raconte mes aventures dans l'Inde avec l'esprit ouvert et ardent que donne la liberté, et non avec le ton larmoyant, plaintif et soucieux d'un mari.