Une heure s'écoula, et cette heure eut pour mon cœur palpitant la durée d'un siècle. J'avais si grand'peur d'être vu et par conséquent arrêté dans ma fuite! Les hommes de quart découvrirent l'enlèvement du bateau, car une lanterne fut hissée et je vis distinctement une lumière bleue.

Ce signal m'épouvanta, et je me dirigeai vers l'île de manière à gagner son côté opposé au vent, pour m'y cacher jusqu'à l'entière disparition du vaisseau.

Grâce à mon penchant pour les voyages sur mer, grâce encore à l'intérêt d'enfant et de jeune homme que j'avais pris à examiner les bateaux dans les chantiers du port de Londres, je savais très-bien en gouverner la marche.

Veuillez, monsieur, réfléchir pendant quelques secondes sur l'étrange métamorphose non-seulement de mon esprit, mais encore de mes vues et de mon caractère. Né au milieu du confort d'une existence heureuse, j'avais été, dans l'espace de quelques mois, de fils de famille aimé et libre dans la maison paternelle, transformé en misérable, en domestique, en esclave, et à ce changement déplorable en succédait un peut-être plus déplorable encore, mais dont mon esprit n'approfondissait pas les inévitables douleurs.

Le lendemain de ma fuite, j'entrevis l'abandon réel de ma position, et j'eus peur en me voyant seul, sans vivres, sans carte, sans boussole, sur un petit bateau, frêle planche de salut, pour m'aider à franchir cet abîme immense qu'on appelle l'Océan. Je vous avoue franchement que j'aurais été heureux de reprendre ma chaîne sur le vaisseau. Je pleurai amèrement, et mes mains défaillantes abandonnèrent le gouvernail.

La vie me devint odieuse, et mes yeux aveuglés suivirent d'un regard morne la marche du bateau, qui voguait à la grâce du vent et des flots.

Les cruels tiraillements de la faim m'empêchèrent de dormir. Cependant le besoin de repos est si impérieux pour un corps jeune, qu'après avoir bu quelques gouttes d'eau mes yeux se fermèrent et une somnolence agitée m'étendit, faible et sans courage, dans le fond de ma barque.

Je dormis, et quand je m'éveillai, le jour était resplendissant. Je tendis ma voile au souffle de la brise, et je naviguai avec le vent en cherchant à découvrir dans quelle latitude je me trouvais.

À en juger par la direction du vent et par la position de l'étoile du Nord, je marchais vers les îles de l'archipel de Sooloo, et la terre élevée que j'avais aperçue en m'éveillant était Bornéo. Je naviguai vers le sud, pensant que l'île de Paraguai, près de laquelle j'avais laissé le vaisseau, se trouvait derrière moi.

La brise se maintint douce et fraîche. Nul vaisseau n'apparaissait sur la nappe d'azur de l'Océan, et ma barque volait sur l'eau comme une mouette effrayée.