Je voulais gagner Bornéo, mais le vent changea, et je fus contraint, ne pouvant lutter avec lui, de continuer ma course au gré de son caprice.

La crainte de mourir de faim me donnait d'affreux tiraillements d'estomac. Je surmontai cette douleur, plutôt morale que réelle, et je m'occupai de la course de mon léger bâtiment. Le vent doublait de force, et j'étais sûr d'arriver bientôt à une des nombreuses îles dont je voyais les formes devant moi, et j'étais bien déterminé à descendre sur le premier rivage qui s'offrirait à mes regards.

Je passai la journée dans les spasmes de l'agonie; j'avais horriblement faim, et je me sentais aussi malade que désespéré.

J'atteignis le soir sans découvrir aucune terre, et je perdis de vue celles qui étaient derrière moi. Ces alternatives d'espoir et de mécomptes accablèrent mon esprit, et j'accusai le ciel de m'avoir abandonné sans commisération à mon inexpérience et à ma faiblesse. La nuit était aussi claire que le jour; mais cette clarté, propice si j'avais eu une boussole pour guide, ne m'était d'aucun secours. Triste, fiévreux et maussade, je tenais d'une main faible le gouvernail, lorsqu'un bruit indistinct me fit tressaillir; quelque chose venait de franchir les bords de mon bateau; je me traînai vers cet objet inconnu, et une joie bien naturelle remplit mon cœur, lorsque je découvris un poisson aux écailles argentées et pesant près d'une livre. Mais ma joie fut de courte durée, car je n'avais ni feu pour faire cuire mon imprudent visiteur, ni couteau pour lui enlever son épaisse écaille. J'étais entièrement dépourvu de tout.

Je rejetai le poisson au fond du bateau, et je repris avec désespoir mon poste au gouvernail.

Quelques minutes après, je fus encore arraché à mes sombres réflexions par la vue de quelque chose de noir qui flottait à la surface de l'eau.

Je manœuvrai du côté de cet objet, et je saisis une tortue. Ces deux enfants de la mer, envoyés par cette divine protectrice des malheureux que nous nommons la Providence, en m'ôtant la crainte de mourir de faim, tranquillisèrent mon esprit. Je remerciai le ciel, et après avoir attaché le gouvernail, je m'endormis presque calme.

Malheureusement je fus éveillé par le froid de l'eau qui se précipitait sur moi par-dessus le plat-bord du bateau, penché de côté et tout près de couler à fond. Je sautai sur la voile, dont je défis lestement les nœuds, et, quoique pleine d'eau, la barque se releva.

J'employai tout mon courage et toutes mes forces à vider avec ma casquette ce dangereux réservoir d'eau, et quand j'eus achevé cette pénible besogne, le vent souffla avec violence, la mer s'agita et la lourdeur de l'air me fit pressentir un orage. Je remis la voile à sa place, et le bateau glissa sur la mer avec une rapidité si grande, qu'elle me donna la certitude de pouvoir approcher de la terre avant le lever du soleil.

Les tiraillements d'estomac dont je souffrais depuis quarante-huit heures devinrent si violents, que j'y cherchai un remède dans la repoussante nourriture de mon poisson cru. Je mordis donc sa queue, et, grâce à ma faim, la goût du poisson m'en parut si délicieux que, tout surpris de la rafraîchissante saveur de sa chair rosée, je me demandai comment il était possible qu'on eût adopté la maladroite coutume de faire cuire le poisson. Malgré le vif plaisir que je ressentais en dégustant mon frugal repas, j'eus assez de prudence et d'empire sur moi-même pour en réserver une partie; mais celle que j'avais mangée, au lieu de satisfaire mon appétit, en augmenta l'importunité, et mes souffrances redoublèrent.