Après avoir longuement réfléchi sur les moyens à employer pour enlever la carapace du crustacé, je lui détachai les pattes et je l'apportai à l'avant du bateau.
Quand j'eus bien examiné les lignes confuses et coloriées peintes sur son dos, examen presque aussi attentif que celui auquel on se livre sur une carte maritime la veille d'un grand voyage sur mer, je compris avec désespoir qu'il me serait impossible de briser, avec le seul secours de mes faibles mains, ce granit d'écaille.
Je n'avais de ma vie vu une chose aussi bien claquemurée, à l'exception toutefois de la caisse en fer du bureau de mon père, et il me semblait que le fer seul avait la puissance de se rendre maître de l'une ou de l'autre.
Malgré l'inutilité de mes observations, je ne renonçai pas à la conquête de ce pauvre mais bien nécessaire repas. En conséquence, je mis tous mes soins à chercher dans le bateau la possibilité d'extraire, sans danger de destruction, un fort clou, une pointe ou un morceau de fer qui pût remplir l'office de couteau; malheureusement mes recherches furent inutiles et je ne découvris absolument rien.
Les extrémités du corps de la tortue étaient bien en mon pouvoir, mais ces extrémités se trouvaient sous la dure protection de sa tête calleuse et de ses nageoires, dont la peau était plus coriace que la semelle de mon soulier. Sans nul doute, un pressentiment secret avertissait la tortue du mal que je voulais lui faire, car elle ne se hasardait pas à sortir sa tête en dehors de la carapace.
La colère de l'insuccès faisait bouillir mon sang, et, dans le transport d'une irritation bien excusable chez un malheureux affamé, je frappai la tortue contre le plat-bord du bateau, dans l'espoir, sinon de la briser en mille pièces, du moins de fendre ou d'écailler sa dure carapace; mais je crois vraiment que j'aurais plutôt fracassé ma barque qu'entamé, même légèrement, cette espèce de pierre. Après une lutte acharnée, lutte de violence, d'adresse et de ruse, je parvins à saisir la tête de la tortue, je l'attachai fortement avec une corde, et à l'aide de ce dernier moyen je la tuai.»
—Je ne m'explique pas de quelle manière, dis-je au capitaine.
«En rongeant la peau de sa gorge, malgré la défense vigoureuse qu'elle m'opposa, car je fus presque aveuglé par ses nageoires. Quand la tortue se trouva sans vie, j'enfonçai mes doigts dans sa poitrine et j'arrachai ses nageoires; mais mon empressement ou mon ignorance me fit répandre le fiel, car, malgré les soins que j'avais de laver les chairs, le goût m'en parut très-amer. Le corps de la tortue était rempli de petits œufs d'une excessive délicatesse, et l'absorption de ces œufs calma tout à fait mes douleurs d'estomac.
Une fois bien rassasié, je mis toute mon attention à la découverte de la terre, et bientôt un cri de joie s'échappa de mes lèvres: elle se montrait à ma gauche.»
En me faisant le récit de l'égorgement de la tortue, les gestes et les regards du capitaine étaient devenus si féroces et si véhéments que je poussai devant lui les restes du jambon qui se trouvaient encore sur la table, et, par excès de prudence, je tins ma gorge à une distance respectable de ses mains, dont les lignes noires et tatouées ressemblaient à des griffes de vautour.