«—À la vue de la terre, reprit le capitaine, mes défaillantes espérances se relevèrent radieuses; mais la brise augmenta, et, dans la crainte terrible de voir éclater en orage les sombres nues qui couraient dans le ciel, je mis toutes mes forces à diriger ma barque vers l'île qui se montrait devant mes yeux. Malgré la rapidité de ma barque, qui volait sur l'eau en m'inondant de l'écume des vagues, je croyais, dans la fièvre de mon impatience, que je flottais sur l'eau avec autant de lenteur et de nonchalance qu'une bûche de bois mort. Le soleil était couché quand je me trouvai assez près de la terre pour distinguer le ressac qui se jetait sur les rochers. Mon ardent désir de gagner la terre me fit commettre l'imprudence de laisser marcher mon bateau sans le diriger le long du rivage, ainsi que j'aurais dû le faire, afin de chercher une descente ou une berge, et d'éviter, par cette précaution, les rochers ou les bancs de sable.
Je continuai donc étourdiment ma course, et j'atteignis un endroit où le ressac était d'une prodigieuse hauteur. Tout d'un coup je me trouvai encaissé entre des rochers au-dessus desquels les vagues se précipitaient avec violence et sans trêve. Dans mon empressement à fuir les dangers de la mer, je me jetai entre des rochers où je pouvais trouver une mort plus douloureuse encore.
Les mouettes volaient au-dessus de moi en jetant de hauts cris, et ma petite barque, presque ensevelie dans l'écume, était jetée, tournée de tous les côtés, et si pleine d'eau, que je ne savais plus si j'étais dans le bateau ou dans la mer.
Bientôt ma barque fut emportée par une haute lame contre un des rochers; je me vis perdu, mais la lame ne se brisa pas, elle rebondit en arrière en me ballottant comme un jouet. Le cri des mouettes, le bruit des vents, le sonore murmure des vagues, faisaient entendre un si étourdissant concert, que ma tête vacillait, étourdie, sur mes épaules inondées par l'écume des vagues. L'espace qui me séparait du rivage était aussi blanc et aussi écumeux que du lait en ébullition. Ce rivage était proche, et je n'avais cependant aucun espoir de l'atteindre. Tout d'un coup, une lame furieuse balaya devant elle mon frêle esquif.
Nageur intrépide, je me dirigeai rapidement vers la terre, mais les vagues me prirent, et je me trouvai porté par elles si près des rochers, qu'il m'eût été facile de les toucher avec les mains. De là, je fus emporté plus loin; comme les démons du mal, ces lames furieuses semblaient se jouer de mes suprêmes efforts. Enfin, épuisé de fatigue, ensanglanté par les blessures que j'avais reçues en me heurtant contre les rochers, je sentis que je coulais à fond.
Je dois vous dire, monsieur, que la mort par la submersion n'est point aussi douloureuse qu'on veut bien le dire; il faut peut-être attribuer mes paroles et le sentiment qui me remplit alors le cœur plutôt de joie que de tristesse à l'ennui mortel qui m'accablait depuis quelques jours, à la désolante perspective d'une vie d'abandon et d'insupportable misère. Toujours est-il qu'une ineffable sensation de bien-être inonda mon corps quand l'eau l'enveloppa comme un linceul mortuaire. Je me souviens cependant que je me débattis mécaniquement ou convulsivement; que je recommandai mon âme à Dieu, puis que j'éprouvai une sensation d'angoisse comme si mon cœur eut éclaté dans ma poitrine; puis, enfin, je perdis entièrement connaissance.»
LXXVII
L'étranger suspendit pendant quelques instants le cours de sa narration, puis, lorsqu'il eut achevé d'utiliser ce laps de temps en vidant le contenu de son verre et en remplissant le bassin de sa pipe, il me dit d'un air moitié grave, moitié souriant:
«—Je n'étais pas mort, monsieur, mais je n'avais ni plus de force ni plus de connaissance qu'un cadavre. Combien de temps suis-je resté dans la mer, ballotté à droite et à gauche par les vagues bondissantes, je l'ignore.