La première sensation que je ressentis, et dont je me rappelle très-faiblement la douleur, car elle prend dans mon esprit la forme d'un rêve, fut une suffocation. Il me semblait—car j'étais incapable de me rendre compte de ce qui se passait en moi et autour de moi—qu'on essayait malgré ma résistance, résistance morale et partant imaginaire, qu'on essayait, dis-je, de comprimer les élans de mes derniers efforts, et cela en enveloppant toute ma personne dans l'avalanche des eaux torrentielles qui tombaient des rochers. Le froid glacial de l'eau, le bruit sonore par lequel elle étouffait mes cris, me jetaient dans le désespoir d'une impuissance complète.

Quand je repris un peu la connaissance des choses, j'aperçus autour de moi des personnages aux physionomies bizarres, à l'accoutrement plus bizarre encore. Plus surpris qu'effrayé, je les contemplai un instant; mais la faiblesse de mon corps dompta cette curiosité, et je refermai machinalement les yeux. Je souffrais, j'étais étourdi, malade et tout tremblant de froid. Les gens qui m'entouraient m'accablaient de pressantes questions, à en juger par la volubilité des paroles et par l'intérêt qu'exprimait la voix; mais le langage qui traduisait leurs sentiments m'était parfaitement inconnu. J'augurais bien de mes sauveurs, car les soins les plus attentifs m'étaient prodigués pour me rappeler à la vie.

Je m'oublie, monsieur, en arrêtant mon récit et votre attention si bienveillante sur ces infimes détails, et qui n'avancent point la narration de mon histoire, puisqu'ils ne font que vous révéler les impressions d'un homme qui, par un miracle providentiel, a eu le bonheur d'échapper aux tourments d'une misérable mort.

En ouvrant les yeux pour la seconde fois, je me vis couché sur des nattes et couvert d'étoffes de coton. Trois femmes presque nues,—mon premier regard les avaient vues habillées, et les bonnes créatures s'étaient dépouillées de leurs vêtements pour m'en couvrir,—me considéraient avec l'anxieuse attention de l'espoir.

La figure, le cou et les bras de ces femmes étaient couverts de lignes noires, et des anneaux d'or, des cercles du même métal entouraient leurs poignets ainsi que le bas de leurs jambes.

Jeunes et presque blanches, ces femmes eussent été très-belles, si le tatouage étrange qui rayait leur peau n'en eût pas voilé l'éclat et la fraîcheur.

Après avoir essayé de me soulever, j'adressai à mon tour quelques questions aux jeunes sauvages; le son de ma voix et le langage qu'elle exprimait leur firent jeter des cris de surprise ou d'effroi.

La parole étant inutile entre nous, j'eus recours aux signes, et leur fis comprendre, non sans peine, que je mourais de faim.

Toutes les trois coururent à la recherche d'un aliment réparateur, et bientôt leurs mains mignonnes mirent entre les miennes une abondante moisson de fruits et de racines. Je dévorais tout, et les pauvres filles ouvrirent de grands yeux effrayés en considérant la voracité avec laquelle je faisais disparaître le frugal repas.

Quand la faim qui me dévorait les entrailles fut entièrement satisfaite, je songeai non à découvrir par quels moyens j'avais échappé à la mort, chose impossible par l'interrogation, mais à savoir dans quel endroit je me trouvais.