Le bon vieillard conçut alors pour moi une amitié si tendre, une reconnaissance si profonde, qu'à la prière de ses deux filles, mes belles-sœurs, il consentit à me les donner pour femmes. À ce don il ajouta une hutte spacieuse, dans laquelle je pus m'établir avec ma nouvelle famille; mais le roi supportait mal cette apparente séparation, et m'appelait auprès de lui à chaque heure du jour.

Comme vous le voyez, monsieur, j'ai perdu tout vestige de civilisation, ou, pour mieux dire, je suis véritablement un natif de l'île.»

—Vous oubliez de me dire, capitaine, pour quel port vous êtes destiné.

—Votre remarque est fort juste, monsieur, et je ne connais aucune raison qui puisse m'empêcher de vous le dire. Depuis deux ou trois ans, plusieurs vaisseaux appartenant aux Espagnols et aux Hollandais ont touché à notre île, et, non contents de ravager, de piller nos côtes, ils ont saisi, pour en faire des esclaves, plusieurs peuples sans défense.

Ces vaisseaux sont venus des îles Philippines. Je vais donc, monsieur, solliciter l'assistance du gouvernement anglais, acheter des armes et des munitions pour soutenir l'assaut s'ils reviennent.

—Mon cher capitaine, l'achat des armes et des munitions est très-utile, mais la pensée et le fait d'adresser à la Compagnie une pétition pour lui demander un secours personnel sont choses absurdes et infaisables. Qu'avez-vous fait pour intéresser la Compagnie au sort de ces peuplades? ou plutôt que pouvez-vous lui donner? L'intérêt seul guide ses démarches, et, dans celui de l'humanité, elle ne fera absolument rien.

—Je puis enrichir la Compagnie, monsieur; je connais un banc de perles d'une incommensurable valeur, et nulle personne au monde, excepté moi, ne sait dans quel coin de la mer gît ce trésor.

—Taisez-vous! m'écriai-je en posant ma main sur les lèvres du capitaine, ne parlez de ce secret à personne, si vous ne voulez pas perdre votre île, et la perdre à tout jamais. Écoutez le bon conseil d'un ami, d'un frère, d'un compatriote. Ramassez vos perles en cachette, échangez-les pour des armes, ou, si ce mode de commerce ne vous sourit pas, laissez ces grains précieux où ils se trouvent.

Je ne sais si le brave Anglais a gardé le silence, mais je sais bien que je n'ai pas trahi son admirable confiance.

—Cependant, reprit le capitaine, il faut que j'aille à Calcutta; j'ai l'espoir d'y apprendre quelques nouvelles de ma famille, et je désire l'informer de mon sort, et lui faire savoir qu'en tout point il est parfaitement heureux. Je ne rentrerai jamais en Europe, non-seulement parce que j'ai des femmes et des enfants, mais parce que je suis si aimé de ce pauvre peuple, que mon départ serait le témoignage de la plus odieuse ingratitude; outre cela, il est impossible que je reparaisse dans ma patrie tatoué comme un sauvage, et tout à fait sauvage par mes goûts, mes mœurs, mes habitudes.