La nuit nous obligea à regagner le schooner. La mort bizarre de ces deux frères produisit sur l'équipage une douloureuse impression. Quel obstacle avait arrêté ce pauvre garçon dans son retour vers nous? Était-ce la végétation touffue qui rampait dans le fond de la rivière, ou bien encore les branches d'un arbre l'avaient-elles entouré de leurs réseaux de mort? Je m'adressai vainement toutes ces questions, questions insolubles et dont le secret était entre les mains de Dieu. Quelques-uns de mes hommes pensèrent que le chagrin avait porté le pauvre matelot à chercher un refuge dans une mort volontaire.

La fatale destinée de ces deux hommes nous attrista horriblement, et leur souvenir couvrit le schooner d'un voile de deuil.

Nous reprîmes notre course en nous avançant avec lenteur le long de la côte du sud-est pour gagner le port où avait été fixé le rendez-vous avec de Ruyter. Le temps, extraordinairement clair et beau, était rafraîchi par de calmes et douces brises.

Un soir, quelques minutes avant le coucher du soleil, de légères et diaphanes vapeurs commencèrent à envelopper les montagnes du côté de l'ouest. Au moment où le soleil disparut derrière ce voile de gaze, une barre de flamme s'élança le long du sommet des montagnes, s'entrelaça autour du sombre dôme de la cime la plus élevée et y resta pendant dix minutes, étincelante comme une couronne de rubis. La lune était d'un rouge sombre, la mer changea de couleur et devint extraordinairement calme et transparente. Je tressaillis en voyant les rochers, les poissons et les coquillages qu'elle renfermait dans son sein. Nous sondâmes, il y avait douze brasses d'eau. L'atmosphère était brûlante et lourde, et la flamme d'une chandelle allumée sur le pont s'élevait aussi claire que si elle avait été dans une caverne.

Je donnai l'ordre de ferler les voiles, de laisser tomber l'ancre en attendant, pour la lever, le premier souffle du vent.

—Mon brave, dis-je au second contre-maître, qui, avec les deux frères, s'était montré soucieux quand j'avais choisi un vendredi pour le jour de mon départ, maintenant que nous sommes amarrés, le charme fatal est détruit, n'est-ce pas?

—Nous ne sommes pas encore dans le port, monsieur, me répondit le marin d'un ton et d'un air pleins d'humeur.


LXXXI

Le rivage qui se trouvait auprès de nous était excessivement bas: il ressemblait à un immense marais couvert de prodigieux roseaux qu'on voyait onduler çà et là sans que le moindre souffle du vent en agitât les hautes tiges. Ce marais était la demeure des sauvages éléphants, des tigres, des boas, et l'air pestilentiel qui s'en exhalait en rendait l'abord et même le voisinage extrêmement dangereux.