Quand j'eus raconté à de Ruyter notre funeste histoire, il me dit en souriant:
—Fort bien; vous avez été sauvés par un miracle. Le mal n'avait point de remède. Il faut que nous nous occupions de réparer le désastre. J'espère que le corps du vaisseau n'est pas endommagé. Nous avons ici assez de barres de bois, et je vous fournirai des cordages et de la toile. Quant à moi, j'ai eu plus de succès en attaquant un convoi de vaisseaux en course dans les détroits de la Sonde. Nous avons démâté un fainéant croiseur de la Compagnie, pris deux vaisseaux chargés, l'un de munitions navales et militaires, l'autre de provisions. Je les ai conduits à Java, et j'ai vendu fort avantageusement les vaisseaux et leurs cargaisons.
En revenant de Java, nous avons ramassé deux vaisseaux marchands particuliers, dont un, destiné pour Macao, était chargé de caisses d'opium, ce qui vaut mieux que les dollars, car l'opium est très-cher dans ce moment-ci. L'autre bâtiment était chargé d'huile, de café, de sucre candi et de plusieurs [autre] choses; du reste, vous les verrez tous deux, ils sont là dans le port. Outre cela, j'ai rendu de grands services au peuple de ces parages, peuple que les Maures nomment des Beajus ou hommes sauvages, et pour ces services ils m'ont fait roi de leur île. Me voici donc un roi prospère, avec mille Calibans pour mes sujets. Regardez, ils m'apportent du bois, de l'eau, et ils m'ont fait voir et apprécier toutes les qualités de leur territoire.
—Quels services avez-vous donc rendus à ce peuple? demandai-je à de Ruyter.
—Voici. Près des îles de Tamboc, qui ne sont point habitées, je fus tout surpris de découvrir une flotte de proas. Les prenant pour des pirates, je passai au beau milieu de leur flotte. Comme ils étaient amarrés auprès du rivage, plusieurs se sauvèrent. Quelques-uns levèrent l'ancre et tentèrent de fuir; mais, à l'exception de deux ou trois, je m'emparai de tous. Quand j'eus abordé les bateaux, je découvris qu'ils appartenaient à des pirates malais et mauresques. Ces pirates avaient visité la côte au sud-est de Bornéo, surpris les habitants, qui, par la raison que leur pays est inondé d'eau pendant la saison des pluies, vivent dans des maisons flottantes attachées à des arbres. Les malheureux ne purent se sauver, car les corsaires arrivaient auprès d'eux avec leurs chaloupes et prenaient indistinctement les hommes, les femmes et les enfants. Après cet exploit, les ravisseurs se mirent en mer, et ils avaient touché aux îles de Tamboc pour prendre des provisions et de l'eau, quand, fort heureusement pour les prisonniers, je les surpris à mon tour. Je trouvai près de deux cents captifs dans les différents proas; je les mis tous en liberté, et, leur faisant cadeau des chaloupes, je les amenai ici, près de leur pays natal.
Je dois faire observer au lecteur que nous étions amarrés dans un port au sud de l'île de Bornéo. Ce port était dans une baie formée par trois petites îles, qui n'étaient point habitées ni même habitables, car la plus grande n'avait pas un mille de circonférence. Le canal entre nous et la plus grande des îles avait à peine un mille de largeur, et le passage en était fermé par un banc de sable sur lequel la mer se jetait sans cesse. Le grab se trouvait tout à fait environné de terre, et j'avais eu une grande peine, malgré les descriptions de de Ruyter, à découvrir le lieu de notre rendez-vous.
Pour ajouter un malheur de plus aux calamités qui avaient accablé le schooner, mes hommes furent soudainement saisis d'une fièvre putride et de la dyssenterie. Nous attribuâmes ce fléau à l'atmosphère pestilentielle qui s'était exhalée du fatal rivage marécageux auprès duquel nous nous étions arrêtés. Quelques malades moururent; et à peine leurs âmes se furent-elles séparées de leurs corps que nous fûmes obligés de les jeter dans la mer, tant l'odeur qu'ils répandaient était insupportable. Et tous ces malheurs étaient attribués à la néfaste journée du vendredi.
LXXXIII
On croit que les Beajus sont une partie des aborigènes de la grande île de Bornéo, chassés dans l'intérieur du pays, qui se compose de collines et d'énormes montagnes sombres, escarpées et pleines de précipices. Une chaîne de ces montagnes avoisine la partie de l'île à laquelle nous étions amarrés, et les bases de ces montagnes, en s'étendant dans la mer, rendent en certains endroits l'approche de l'île fort dangereuse. Si les petites îles ne nous avaient pas protégés, nous n'aurions pu trouver un ancrage, même à la distance de plusieurs lieues. La mer, environne les deux côtés du pays, pendant que l'énorme marais forme une barrière dans l'intérieur; de sorte qu'à l'exception de quelques maraudeurs qui viennent dans leurs proas de temps en temps pour ravager les villages dispersés çà et là, sur une plaine qui se trouve aux limites du marais, les Beajus vivent en paix, grâce à l'impôt qu'ils payent à une colonie malaise située sur la côte ouest.