En face de nous s'élevaient des montagnes dont toute la hauteur était ombragée par des arbres d'une prodigieuse force; à notre gauche s'étendait un massif de rochers, et du centre de ces rochers on voyait surgir une élévation de terre semblable à une île entourée de récifs. Les Malais nous dirent que sur cette élévation de terre se trouvaient les ruines d'une grande ville moresque, nommée autrefois la Ville des Rois.

Le soir du cinquième jour de notre marche, nous approchâmes du lieu de la chasse, sur la côte, au sud-est de l'île. L'atmosphère était chargée de miasmes si impurs, que nous étions obligés, par précaution, de fumer sans cesse. Zéla imitait mon exemple, et le mahout, assis sur le cou de mon dromadaire, portait devant lui un pot de charbon de terre allumé et un grand sac de tabac. Le tabac me préserva de la fièvre, car tous ceux qui, malgré mes conseils, dédaignèrent de s'en servir, eurent le vertige, des maux de cœur et crachèrent le sang.

Nous arrivâmes enfin au massif de rochers au bas duquel s'étendait vers le nord, et beaucoup plus bas que la plaine que nous venions de traverser, un immense et fétide marais. Nous avions encore une journée de marche à faire pour arriver à la colline verte et boisée vers laquelle nous nous dirigions. Une terrible et profonde obscurité couvrait le marais, sur la surface duquel ondoyaient les noires et soyeuses touffes des roseaux, et cependant l'air était tellement calme que les feuilles des arbres restaient dans la plus complète immobilité. Quand la nuit fut venue, quand le vent de la terre passa sur le marais, des éclairs faibles et d'un bleu pâle illuminèrent ce noir séjour du mal. Ce spectacle me donna le frisson, car il me fit songer au malheur qui avait failli m'atteindre lorsque la tempête m'avait jeté sur ces bords.

Après avoir disloqué ma mâchoire dans l'infructueuse tentative de manger un paon sauvage à moitié cuit, je me couchai dans ma tente, sur une peau de tigre, en mettant ma carabine sur ma tête. Zéla vint se nicher auprès de moi, et nous nous couvrîmes avec une peau d'élan tannée. Au milieu de la nuit, je fus réveillé par Zéla. La vie sauvage et dangereuse que la jeune fille avait menée depuis son enfance était cause qu'elle se réveillait au moindre bruit. Je lui ai vu très-souvent ouvrir les yeux au léger bourdonnement que faisait entendre un moustique en voltigeant au-dessus de nous.

Zéla venait donc d'être réveillée par un petit bruit sourd; en se levant pour en chercher la cause autour d'elle, la jeune femme aperçut un grand serpent venimeux qui rampait tranquillement sur mes jambes nues.

Le profond sommeil dans lequel j'étais plongé immobilisait tellement mon corps, que je ressemblais plutôt à un cadavre qu'à un être vivant.

Avec un admirable sang-froid, la jeune fille suivit, à la lueur du feu qui brûlait devant la tente, tous les mouvements du reptile, qui, attiré par la chaleur, se glissa doucement vers le feu. Si j'eusse fait le moindre mouvement, ou si Zéla eût donné l'alarme, le serpent m'aurait mortellement blessé.

Quand il fut tout à fait en dehors de la tente, Zéla me réveilla. Je sautai aussitôt hors du lit pour courir vers mes compagnons, qui dormaient à quelques pas de nous, et, avant de les réveiller, je suivis le serpent, qui marchait lentement vers le feu.

Mon approche fit lever la crête du reptile, et il tourna la tête pour me regarder. Ce mouvement me donna l'idée de décharger sur lui ma carabine, remplie de balles de plomb. Un homme endormi près du feu se leva vivement et retomba bientôt sur la terre: je crus l'avoir tué.

Le chef malais donna l'alarme et s'élança vers moi suivi de tous ses gens; je lui montrai le monstre qui se débattait au milieu des charbons.