—Le lépreux triomphe! s'écria le Malais; il descend sur l'âme de son noir assassin.
En effet, le faucon tomba comme la foudre sur sa victime, l'enveloppa de ses ailes, et tous deux tombèrent à terre.
Le chef se frotta joyeusement les mains et courut à l'endroit où étaient tombés les deux oiseaux. Ce fut avec une sorte de cri sauvage que le Malais nous apprit le résultat de la victoire. Le corbeau était bien mort; quant au faucon, triomphalement perché sur la branche d'un arbre, il parut attendre notre départ pour commencer son repas.
C'était donc sous la protection de ce fougueux personnage que nous étions placés; mais je dois dire qu'à part les rages insensées dont il se sentait quelquefois invinciblement atteint, c'était un brave et bon compagnon. Doué d'une très-grande sagacité, le chef était un excellent guide et nous faisait prendre toutes les précautions possibles afin d'éviter la rencontre des peuplades dont nous traversions les districts.
Un constant exercice avait rendu les sens du Malais excessivement fins; il pouvait distinguer les objets, leur forme et leur couleur, avant même que nous les eussions aperçus, et son ouïe était plus vive que celle d'un chien.
Nous marchions malgré nous avec une désespérante lenteur, et les éléphants étaient obligés de nous creuser des chemins à travers les jungles. Rien ne révélait dans ces solitudes profondes le voisinage des hommes, car il n'y avait ni blé ni culture, et quoique le paysage fût toujours le même, nous rencontrions à chaque instant des animaux inconnus et des oiseaux étrangers à nos souvenirs et à nos regards.
LXXXVII
Pendant la chaleur de la journée et le soir, nous nous exercions à tirer avec une seule balle sur les daims, les sangliers et les paons sauvages, car ces derniers voltigeaient par milliers au-dessus de nos têtes pour aller chercher leurs juchoirs dans les bois. Autant que possible, nous avions soin de chercher du repos loin des arbres, et surtout à une assez grande distance des jungles. Si la nécessité nous mettait dans l'obligation de coucher près des savanes, le chef malais en faisait incendier une partie, afin de chasser les bêtes venimeuses et de purifier l'air.
Quand nous quittâmes les bois, ce fut pour traverser une grande étendue de plaine, couverte d'énormes roseaux, entremêlés de cannes aussi hautes que de jeunes sapins. Si les éléphants sauvages ne s'étaient pas créé un chemin que nous suivions sur leurs traces, il nous eût été impossible de traverser ce sauvage désert.