Cependant, la première journée de notre chasse, je fus témoin d'un exploit de cet être irascible.

Un Tiroon, qui remplissait le rôle de mahout (conducteur) auprès du petit éléphant sur lequel Zéla était assise, fit signe à l'intelligente bête de tuer un pauvre malheureux qui sortait, pour mendier un secours, des ruines d'une citerne.

L'éléphant obéit au mahout.

Je causais avec le chef lorsque la voix de Zéla me fit tourner la tête. Ma femme me montrait du regard un sale lépreux dont le corps était tellement couvert d'ulcères, que le malheureux n'avait plus de ressemblance avec un être humain.

Le Tiroon mahout appartenait à une race qui se plaît à verser le sang, car ils font journellement des sacrifices à leurs dieux et à la femme qu'[il] aiment. Un Tiroon ne peut se marier qu'après avoir présenté à sa fiancée une tête sanglante; peu importe de quelle manière il l'a conquise: ruse, force, adresse, lâcheté, tout moyen est bon; le résultat le justifie. Il faut donc que le cadeau de noce soit une vie humaine, et l'amoureux qui présente à la femme de son choix un bouquet de têtes voit toujours sa demande parfaitement accueillie. Aussitôt que le chef malais se fut aperçu de l'odieuse conduite du mahout, il saisit un bâton et bondit sur lui en le frappant avec une extrême violence. Le Tiroon prit à sa ceinture une flèche empoisonnée, dont il essaya de se faire une arme; mais le chef la lui arracha des mains, jeta le mahout contre un arbre et l'y maintint à l'aide de ses pieds. Livré sans défense à la fureur de son maître, le Tiroon tomba pour ne plus se relever. Il est impossible de se faire une idée de la furieuse exaspération du Malais. Ses yeux brillaient comme des diamants, tout son corps frémissait de rage: il ressemblait tout à fait à un démon vengeur.

—Je vais préparer ma carabine, dis-je à de Ruyter; cet homme est ivre de colère, bien certainement il va tout à l'heure s'attaquer à nous.

Quand le chef se fut assuré de la mort du Tiroon, il jeta son corps auprès de celui du lépreux, puis regarda le ciel.

—Les voici! hurla-t-il d'un ton de triomphe sauvage, en montrant, avec sa main rougie par le sang, un faucon aux longues ailes occupé à se battre avec un corbeau, que l'odeur du sang avait attiré près nous.

Le chef nous déclara positivement que le faucon était l'âme du lépreux, et le corbeau celle du Tiroon.

Les deux oiseaux se battaient avec acharnement; d'abord ils dirigèrent leur vol oblique vers la terre, puis il gagnèrent le sommet des arbres, puis enfin ils montèrent dans l'espace et furent pour nos regards aussi peu visibles que les atomes perdus dans un rayon de soleil; mais les yeux d'aigle du chef suivaient les combattants, ils ne perdaient aucune des péripéties de cette lutte aérienne.