L'intention de de Ruyter était d'attendre, pour s'en emparer, le passage d'une flotte chinoise qui faisait voile pour la France.
Ce temps d'arrêt nous permit de visiter l'île, et les natifs nous parlèrent des ruines d'une ancienne ville, située sur les bords du grand marais, en ajoutant que ces ruines étaient la demeure des tigres et d'une infinité d'autres bêtes sauvages. Nous nous décidâmes bientôt à aller les visiter.
Nos vaisseaux étaient toujours en ordre, et aucun soin n'était mis en oubli pour les préserver d'une attaque soit par terre, soit par mer. Nous avions monté deux canons et élevé une batterie pour protéger le schooner et les malades débarqués sur l'île, et trois de nos hommes étaient constamment placés en sentinelle à la porte des huttes et en face du vaisseau.
Nous nous occupâmes enfin des préparatifs qu'exigeait notre chasse aux tigres. Le chef malais nous servait de guide; de Ruyter prit avec lui une vingtaine d'hommes, je me fis suivre de plusieurs marins du schooner, et nous partîmes joyeusement.
LXXXVI
Les Malais ont le caractère vraiment chevaleresque. Ils adorent la guerre et son inséparable accompagnement de bruit et de danger. La chasse au faucon, les combats de coqs, l'amour, sont les exercices récréatifs qui plaisent le plus à cette nation et surtout à notre chef malais.
Une des plus grandes particularités de son caractère était l'observation scrupuleuse du code qui dit: Dent pour dent, œil pour œil, mal pour mal. Je doute fort, en vérité, qu'il soit possible d'établir une comparaison entre les chevaliers de la Croix-Rouge et notre Hatspur de l'Est: il leur était trop supérieur en énergique cruauté.
Pendant un voyage, ce terrible chef s'arrêta à Batavia pour y vendre la cargaison d'un vaisseau dont il avait fait la conquête. Batavia était gouvernée par des Hollandais. Les Hollandais sont aussi scrupuleux et minutieux pour la propreté de leur maison qu'un laird écossais. En revanche, ils n'ont aucun soin de leur propre personne et aucune recherche de confort dans leurs habitudes. Un Hollandais bien carrément assis dans un fauteuil, la pipe aux lèvres, une bouteille de skédam à la portée de sa main, ressent tous les plaisirs qu'il rêve dans les délices du paradis. En fumant, il regarde par sa fenêtre ce qui se passe dans la rue, et pour éviter de salir sa maison, il jette sa salive au dehors. Un malheureux débit de cette espèce, venant de la croisée d'une maison hollandaise, tomba un beau jour sur le front du chef malais. Après avoir vainement cherché l'auteur de cet affront, le Malais, ivre de colère, tira son poignard du fourreau, en courant comme un fou dans toutes les rues de la ville; il massacra sans pitié les inoffensives personnes qui se rencontrèrent sur sa route. Les Hollandais se ruèrent sur l'intrépide chef; toute la garnison le poursuivit de ses coups et de ses clameurs; il ne tomba pas. Sa vengeance accomplie, quinze ou seize personnes étaient mortes; il se précipita et gagna son bateau à la nage.
Une autre fois, et peu de temps après cet événement, un vaisseau de Bombay ayant jeté l'ancre à la hauteur de la côte où son père était chef, fit avec le vieillard l'échange de plusieurs armes, telles que mousquets de Birmingham, haches, doloires, contre des produits du pays. Le propriétaire du vaisseau avait certifié au vieux chef que les armes étaient toutes en bon état. Confiant en ses paroles, le Malais se servit du mousquet pour chasser des oiseaux. Le mousquet éclata entre les mains du chef, et un morceau du canon, entré dans sa cervelle, le tua. Le fils de la victime fit assembler tous les gens de la maison de son père, aborda le vaisseau pendant la nuit, s'en rendit maître, et, de sa propre main, massacra tout l'équipage. Après cette horrible revanche, il fit élever un bûcher sur le vaisseau même, plaça sur ce bûcher le corps de son père, et y mit le feu après avoir entouré le mort de trente cadavres.