À cette époque, mon cher Trelawnay, j'étais aussi jeune et aussi romanesque que vous; il ne vous sera donc pas difficile de comprendre que le lendemain, au réveil, je songeai, en fumant ma pipe, à ne jamais abandonner la solitude de ce magnifique désert. La transition de la nuit au jour s'opéra si doucement, que j'y fis à peine attention.
Vers le matin, un troupeau de buffles sauvages vint paître à quelques pas de nous. Pendant que j'examinais leur forme surnaturelle, un bruit confus, qui ressemblait au sourd grondement de l'orage, se fit entendre dans la forêt.
Les chacals, les renards et les daims marquetés s'élancèrent hors du bois, et le troupeau de buffles noirs cessa de paître et se tourna vers la place d'où venait le bruit. Une foule de brillants paons voltigea au-dessus de nos têtes en jetant de grands cris, et un pélican, qui venait de prendre une couleuvre, laissa tomber sa proie et s'envola lourdement. Nos petits éléphants, qui mangeaient les arbrisseaux autour de nous, s'effrayèrent tellement, qu'ils firent la tentative d'échapper à leurs gardiens pour grimper sur les rochers.
Tout à coup, un mohr de la race des élans sortit de la forêt: sa taille dépassait celle qui est ordinaire à ces animaux, et ses cornes entortillées étaient aussi longues que la lance d'un Malais. Après l'apparition du mohr, un rugissement clair, sonore, terrible comme un éclat de tonnerre, annonça le lion chasseur suivi de quatre lionceaux; il se creusa un chemin à travers les buissons et les ronces. En entrant dans la plaine, le lion chercha la piste en posant son nez pointu sur la terre. Quand il l'eut trouvée, il poussa un second rugissement, et ce cri de triomphe fut répété par sa royale escorte. Le lion se remit à la poursuite du cerf, suivi de sa bande; cette bande formait une ligne, et je fis la remarque qu'il n'était point permis de devancer le roi, car au premier mouvement d'insubordination, il s'arrêtait court, et sa voix se faisait entendre plus sonore et plus tonnante.
Avec la vitesse d'un aigle, l'élan se dirigeait vers le lac. Mais, en essayant de franchir d'un bond un morceau de rocher, il tomba dans l'eau; promptement relevé, il suspendit un instant sa course haletante et parut écouter la voix rugissante de son ennemi. Après ce court instant de repos, le cerf gravit le talus et se glissa dans le lit du torrent.
J'ai oublié de vous dire, mon cher Trelawnay, que le troupeau de buffles, en s'écartant pour livrer passage aux lions, n'en parut nullement effrayé. Mes guides m'assurèrent que ces animaux sont plus forts que le lion, et qu'ils peuvent se rendre facilement maîtres de plusieurs tigres. Quand le lion traversa la ligne formée par ces énormes bœufs, sa crinière droite et terrible, sa queue raboteuse ondoyèrent au-dessus d'eux. Évidemment le lion chassait par l'odeur et non par la vue, car, au lieu de traverser la rivière dans la plus proche direction de l'endroit où le cerf était tombé, il suivit le cours de l'eau, grimpa sur le talus, et, toujours sur la piste de sa proie, il traversa la source du torrent.
Selon toute probabilité, le pauvre cerf avait été blessé dans sa chute, car la vitesse de sa fuite diminua de rapidité, tandis que celle du lion augmentait de minute en minute. Suivi de près par les lions, le cerf avait rasé la base du rocher sur lequel j'étais debout. De mon poste, je pus parfaitement distinguer tous les acteurs de ce drame: le premier lion était vieux, décharné, sa peau noire luisait à travers ses poils minces, étoilés et rougeâtres; sa queue était nue, sale, et les poils de sa crinière étaient en mottes; la longue et énorme mâchoire de ce vieux roi des forêts était abaissée et sa langue pendait en dehors comme celle d'un chien fatigué. Le cerf fit des efforts terribles pour monter le banc, il semblait vouloir gagner les jungles; mais la terre n'était pas solide et il perdait pied à chaque instant. Quand la pauvre bête eut franchi les trois quarts de l'élévation escarpée, elle tomba et fut incapable de se relever; les rugissements du lion étaient magnifiques lorsqu'il sauta sur le cerf à l'aide d'un puissant élan. Alors, une patte posée sur le corps du vaincu, il gronda les lionceaux qui voulaient approcher, et fit, avec lenteur, les préparatifs de son festin. La famille dut se contenter des membres du cerf et des os que le vieux lion jetait royalement derrière lui.
Mais voilà notre sauvage chef, finissez de boire votre café, Trelawnay, et partons pour la Ville des Rois; j'entends, en imagination, un concert de rugissements.