Effrayé de notre position hostile, le tigre courut se cacher sous un épais buisson; il y resta en grognant; une seconde après, deux autres petits sortirent à leur tour et se cachèrent avec autant d'effroi et de promptitude qu'en avait montré le premier.

Le rugissement de la mère devint terrible, et un coup de fusil tiré par de Ruyter sur un des jeunes tigres la fit apparaître à l'ouverture de la voûte, les yeux en feu, et écumant de rage. La tigresse se précipita violemment sur nous. Je fis feu des deux canons de mon fusil, et nous reculâmes de quelques pas.

Atteinte par mon arme, la tigresse frissonna, et, toute chancelante, elle voulut attaquer de Ruyter; mais, trop faible pour l'atteindre, elle ploya sur ses jarrets. Un coup de lance l'étendit sans vie à nos pieds.

Pendant que je rechargeais mon fusil, un jeune tigre s'élança sur moi. L'attaque fut si brusque, si inattendue, qu'elle me renversa. Avant de pouvoir me relever, je vis de Ruyter mettre tranquillement son fusil dans l'oreille de la bête déjà blessée, et lui faire sauter la cervelle en l'air. Pendant cette lutte partielle avec la mère et le premier tigre, les matelots continuaient à faire feu, et les balles volaient au-dessus de nos têtes; quelques-unes blessèrent les jeunes tigres, mais sans les tuer, car ils se sauvèrent.

—Plaçons-nous derrière ce rocher, me dit de Ruyter; les matelots se servent d'un mousquet comme ils se servent d'un cheval: ils emportent tout ce qui se trouve sur leur passage.

Des Malais, envoyés en éclaireurs par le chef, vinrent nous dire que le jungle était vivant de tigres, qu'ils en avaient déjà tué deux, et qu'un de leurs hommes était mort.

Une heure après cette première victoire, il y avait autant de bruit et de confusion dans le jungle que pendant une bataille navale ou qu'au saccagement d'une ville. Je remarquai cependant que les tigres ne sont point aussi formidables qu'on veut bien le dire. Ils se couchaient en rampant dans les longues herbes, et nous avions de grandes peines à prendre avant de pouvoir les en faire sortir. Pour arriver à ce but, nous étions obligés de leur envoyer une balle, et bien des fois, au lieu de se jeter sur nous, ils essayaient de fuir sous le couvert, et c'était seulement en face des passages bloqués que, poussés par le désespoir, ils se précipitaient aveuglément sur nous.

Deux hommes courageux et bien armés peuvent aller sans crainte jusqu'aux approches de l'antre d'un tigre et le forcer à quitter sa retraite pour venir tomber sous leurs coups.

Un grand nombre de tigres se sauva vers la plaine, et il nous était impossible de diriger notre chasse de ce côté-là. Plusieurs de nos hommes étaient blessés, soit par les tigres, soit par des chutes dans les décombres, et un Malais eut l'échine dorsale si fracassée, qu'après une heure d'agonie il expira.