Comme pour exaucer la prière de cette douce voix, l'éléphant frappa le tigre avec son pied de derrière. Le coup fut bien porté, car mon ennemi roula sur les flancs, et je pus lui enfoncer dans le cœur mon poignard jusqu'à la garde.
Un cri terrible, cri dont la bruyante clameur étouffa le rugissement du tigre, vint tout à coup frapper mon oreille; je me retournai vivement: c'était le chef malais. Son arrivée était d'un admirable à-propos, car le tigre se relevait, et son jeune compagnon courait sur moi. Le Malais perça le jeune tigre avec sa lance, et enfonça vingt fois son poignard dans le corps du vieux.
—Quel plaisir! me dit-il en brandissant sa lance, je suis fou de bonheur. Allons encore dans les jungles, il y a un monde de tigres: nous les tuerons tous.
Le chef disait ces paroles en rugissant comme un lion. Voyant que je n'y prêtais pas une bien grande attention, il secoua sa lance et disparut dans le bois.
Heureusement pour moi, mes regards éperdus tombèrent sur la douce figure de Zéla, qui s'était prosternée à mes pieds. Je fis vainement la tentative de la relever, je n'avais plus de force, je chancelais, je me sentais sur le point de devenir fou. Quand les deux bras de la jeune femme eurent entouré ma tête, je repris mes sens, et je couvris son visage adoré des plus tendres caresses.
Zéla était hors de danger; les corps des deux tigres gisaient à nos pieds: tout était calme autour de nous.
En apercevant la victime du tigre, je dis à Zéla, car je ne pouvais en distinguer ni les traits ni la forme:
—Qui a donc succombé sous les coups de cette horrible bête?
—Le pauvre mahout, très-cher, et j'ai grand'peur qu'il ne soit mort.
—Heureusement, ce n'est que lui, chérie; je craignais tant que ce ne fût vous! Je craignais tant que vous ne fussiez devenue un esprit, mon bon esprit; car, vous le savez, la foi arabe me permet deux guides spirituels: un bon et un mauvais.