Ma colère tomba bientôt sur les Arabes auxquels j'avais confié Zéla, et, à mon appel, ils sortirent d'un fourré où, me dirent-ils d'une voix tremblante, ils avaient trouvé le petit d'un léopard tué par de Ruyter.

J'étais tellement furieux contre ces hommes, qu'avec l'intention d'en tuer un, j'armai mon pistolet.

L'arme était dirigée sur la poitrine de l'Arabe le plus proche de moi; j'allais lâcher la détente quand une main retint mon bras.

Je me retournai brusquement: les yeux de Zéla rencontrèrent les miens, son regard pénétra mon cœur, regard charmant et qui eût apporté le calme dans l'esprit irrité d'un fou.

—Il est notre frère, me dit la jeune femme d'une voix vibrante et mélodieuse. Ne nous détruisons pas les uns les autres. Remercions le prophète, dont la miséricorde vous a fait le sauveur du dernier enfant de notre père. Le mauvais esprit qui a poursuivi mon père jusqu'au jour de sa mort est-il donc descendu sur vous? Sa main cruelle est dans ce moment-ci posée sur votre cœur. Prenez garde, mon ami, car l'ombre du mauvais esprit plane sur vous comme l'ombre sur le soleil; elle vous fait paraître, même à mes yeux, féroce et inexorable.

—Vous êtes le faucon de notre Malais, chère, mais l'aile du noir corbeau a disparu; le soleil ne s'est point obscurci; l'oiseau de mauvais augure m'a quitté. Allons, la paix est faite, n'est-ce pas? Il faut que je rentre dans le jungle; montez sur votre éléphant; je préfère vous confier à sa sagacité qu'à un millier d'Arabes. C'est une noble et courageuse bête.

Je flattai l'éléphant avec la main, et je donnai à Zéla du pain et des fruits pour les faire manger à notre sauveur.

L'éléphant semblait être plongé dans une triste contemplation, et il regardait avec un sentiment de pitié sympathique le corps prosterné du mahout mourant. Il ne fit pas attention à nous, et quand ses yeux tombèrent sur le tigre mort, il trépigna, prit un air féroce et fit entendre un cri de sauvage triomphe.

Puis, mécontent de lui-même pour n'avoir fait que venger le mahout, qu'il eût voulu sauver, il baissa sa trompe et ses oreilles vers la terre, et, quoique blessé et sanglant, il paraissait ne songer ni à lui ni à nous, mais à son ami mort. Les yeux humides et rêveurs de l'éléphant montraient que toutes ses pensées étaient absorbées par la perte qu'il venait de faire. Son regard pensif était fixé sur les Arabes occupés à faire une sorte de claie pour emporter le moribond, car sa poitrine était lacérée par les coups de griffe.

La noble bête, tout à son chagrin, refusa de manger, et, lorsque je plaçai l'échelle de bambou pour faire monter Zéla dans le houdah, elle tourna sa trompe, me regarda, et, voyant que c'était encore la jeune femme qu'elle allait porter, elle reprit sa première position en continuant à pousser de sourds gémissements.