Aucune circonstance digne d'être mentionnée ne marque dans mes souvenirs l'époque de ce mémorable voyage. Nous nous trouvâmes bientôt dans la latitude de l'île Maurice, à trente-deux lieues N.-O. de l'île Bourbon.

En visitant l'île Maurice, en 1521, les Portugais la nommèrent l'île des Cygnes, parce qu'elle était l'asile favori de cet oiseau. Les lourds et avares Hollandais furent les premiers qui prirent possession de cette île, mais vers une époque très-éloignée du passage des Portugais, c'est-à-dire vers l'an 1600. Ces nouveaux possesseurs changèrent le doux nom de l'île des Cygnes en celui de Maurice, faisant, par cette dénomination, un compliment à l'amiral dont Maurice était le prénom.

Comme je l'ai déjà dit, les Français succédèrent aux Hollandais, et ils appelèrent l'île île de France; ils en firent leur place de ralliement et le rendez-vous de tous leurs croiseurs. Les Français avaient soin d'apprendre le moment du départ des flottes indiennes appartenant à la compagnie qui rentraient dans leur patrie ou qui partaient pour l'étranger. Dans l'un ou l'autre cas, ils envoyaient leurs vaisseaux pour les arrêter, et les vaisseaux, secrètement armés en guerre, avaient des lettres de marque.

Ce mode d'attaque faisait beaucoup de tort aux flottes anglaises, qui souvent marchaient protégées par leurs propres vaisseaux de guerre. Mais les petits croiseurs français, qui naviguaient très-vite et qui étaient remplis d'aventuriers intrépides, s'attachaient aux flottes anglaises comme s'attachent des Arabes vagabonds autour d'une caravane dans le désert; tandis que les vaisseaux de guerre anglais étaient empêchés d'agir par la crainte de perdre de vue les vaisseaux marchands, qui pouvaient être arrêtés d'un autre côté pendant leur absence.

Les Français s'exposaient rarement à attaquer les Anglais en plein jour ou quand il faisait beau temps, à moins cependant qu'ils ne fussent soutenus par une frégate, presque toujours à leur suite, dans l'espoir de s'emparer de quelque traînard. Quand il faisait mauvais temps et pendant les nuits obscures, les Français trompaient les Anglais en faisant de faux signaux pour les attirer; cela avait lieu au moment des rafales, qui sont très-fréquentes dans ces latitudes. Si les Anglais perdaient leur convoi de vue, ce qui arrivait souvent, ils étaient sûrs d'être attaqués par un ou par plusieurs de ces corsaires français; mais étant tous très-bien armés, les vaisseaux réussissaient quelquefois à se défendre non-seulement contre les vaisseaux de guerre secrets de l'ennemi, mais encore ils parvenaient à chasser bravement l'escadre française.

La possession de l'île Maurice était d'une très-grande importance pour les Français, car elle les mettait à même de pouvoir harceler le commerce de l'Angleterre et de tenir un pied dans l'Inde. Ils n'épargnaient aucune dépense pour fortifier l'île, et, pour dire la vérité, ils employèrent peu de temps pour obtenir le résultat d'en rendre le sol utile et productif. Ils y introduisirent et y cultivèrent avec succès les épices et les fruits de l'Inde. Ils y ajoutèrent du riz et plusieurs espèces de blé: celui de Bourbon, de la Cochinchine et de Madagascar. Mais l'île étant très-petite (elle n'a que dix-neuf lieues de circonférence), les améliorations apportées par les Français furent naturellement fort limitées.

Par leur négligence, les Hollandais avaient laissé le plus précieux de leurs ports, au nord-ouest, se remplir de la boue et des pierres envoyées par le torrent des montagnes qui s'élèvent tout auprès.

Dirigé par un gouverneur habile et entreprenant, les Français débarrassèrent ce port, bâtirent un mur et construisirent un magnifique bassin pour recevoir leurs vaisseaux de guerre et les mettre à l'abri des vents, qui sont toujours, dans les tempêtes, d'une violence épouvantable.

Nous découvrîmes bientôt la terre de Bourbon, et nous arrivâmes bientôt en vue de l'île Maurice.

Cette île a une forme ovale, et la partie dont nous rasions le côté nord-ouest est grande, inégale, ayant çà et là des signes de végétation.