Le plaisir que je ressentais se communiqua à Zéla; elle effeuillait des fleurs en nous montrant, sous ses beaux sourires, l'émail de ses dents de perle.

Nous mangions pour la première fois ensemble le pain et le sel, et quand je lui en fis l'observation, elle me dit gaiement:

—Il faut aujourd'hui, mon frère, que nous soyons bons amis, et si vous tenez à suivre les coutumes de notre pays, vous ne devez plus froncer les sourcils en me regardant, parce que je suis votre hôte jusqu'à ce que le soleil se couche et se lève de nouveau.

En nous promenant ensemble, j'aidai Zéla à cueillir des fleurs, et je l'interrogeai sur leur classification, non sur celle que leur assigne la botanique, mais les poëtes orientaux qui ont chanté l'amour.

De Ruyter interrompit notre douce causerie en nous criant qu'il fallait nous mettre en route.

Après avoir laissé le lac à notre droite, traversé la base du piton du Milieu, sur un terrain volcanique et réduit en poudre, nous nous dirigeâmes vers le sud et nous nous trouvâmes bientôt dans des plaines entourées de montagnes.

Ces plaines vertes, bordées de bois sombres, se trouvaient coupées par des marais remplis de vétyver, de fougère, de mauve, de bambous ondoyants et de tabac sauvage. Nous aperçûmes encore des plantations de manioc, de maïs, de patates, de cotonniers, de cannes à sucre, de café et de clous de girofle. Après avoir traversé ces vastes champs, nous franchîmes des canaux, dont l'eau claire et limpide coulait sans bruit, réfléchissant dans son onde cristalline des chênes nains, des oliviers d'un vert sombre, près desquels fleurissait le figuier au fruit rouge comme une fraise. Plus loin le majestueux palmier, isolé de tout entourage, élevait vers le ciel sa tête couronnée d'un unique fruit, et quand ce roi de la végétation perd son diadème, semblable aux monarques de la terre, il cesse de vivre en cessant de régner.

Nous pénétrâmes bientôt dans les sauvages forêts où poussent l'arbre de bois de fer, le chêne, le cannellier noir, le pommier, l'acacia, le tamarin et la muscade. Le chemin que nous suivions était couvert comme une charmille par des vignes vierges, du jasmin et une multitude infinie de plantes rampantes d'un rouge brillant. Ces plantes avaient si épaissement entrelacé leurs vivants cordages, que ni le soleil ni la tempête ne pouvaient les pénétrer. Si, par hasard, un rayon égaré trouvait un passage au travers de cet épais treillis, il ne lui était possible d'étendre sa lumineuse clarté que sur une touffe de violette ou de fraisier. La bienfaisante chaleur de ce doux rayon réchauffait le fruit et la fleur, qui grandissaient avec force, en regardant d'un air de commisération les pâles et frêles enfants de l'obscurité.

Les songes les plus poétiques des rêveurs ne pourront jamais inventer de plus radieuses, de plus admirables merveilles que celles que nous présentait cette nature sauvage et si réellement idéale. Ces retraites, ombragées par de grands arbres verts, ces gazons émaillés de fleurs suaves, me semblaient la demeure d'un peuple de génies, et je considérais notre passage comme une odieuse profanation de leurs droits divins.

Pour la première fois de ma vie, les belles voix d'Aston et de de Ruyter me parurent discordantes, leurs formes si magnifiquement dessinées, leurs fronts fiers, mais hâlés, ne me paraissaient nullement en harmonie avec le lieu dans lequel nous nous trouvions.