—Ils sont fort déplacés ici, pensais-je en moi-même, le véritable encadrement qui puisse faire ressortir leurs martiales figures est le pont d'un vaisseau armé en guerre.

J'avais beau chercher à les assimiler à l'entourage de féerie qu'embrassait ma vue, il m'était impossible de les grouper, ni par la pensée, ni par les yeux, d'une façon assez avantageuse pour les faire contribuer à la splendeur de la scène. Le regard le plus bienveillant, le plus favorablement disposé, ne pouvait les prendre que pour des démons, des jungles admee (hommes sauvages), des orangs-outangs ou des centaures.

La vieille nourrice Kamalia, suivie de deux esclaves noirs, marchait derrière nous, et je fus si certain, dans la fièvre de mon imagination, qu'elle était ou une sibylle ou une sorcière accompagnée de deux démons prêts à exécuter les plus horribles enchantements, que je commençai à maudire l'obscurité de la forêt en désirant de revoir le soleil. Zéla arrêta tout à coup son cheval, et la sorcière noire, toujours suivie de près par les deux démons, s'approcha de la jeune fille.

Sous l'influence de mon étrange hallucination, je me précipitai vers Zéla, je saisis la bride de son cheval, dont j'excitai vivement la marche. J'avais peur de voir ma petite fée se transformer en faon blanc et s'élancer vers les bois. La suite de cette métamorphose devait m'envelopper dans la peau d'un chien noir et me condamner à poursuivre la fugitive dans les mystérieux sentiers de cette ténébreuse et impénétrable forêt.

Mes craintes se dissipèrent un peu quand je vis Zéla maintenir avec force l'impétuosité de son cheval, qui voulait s'élancer en avant, et, penchée vers moi, me dire de sa voix musicale:

—Laissez-moi libre, mon frère, vous allez me faire tomber; marchez un peu en avant, je désire parler à Kamalia et lui demander le nom des belles fleurs rouges qui sont sur cet arbre. Oh! regardez, ce ne sont point des fleurs, mais de petits oiseaux; vous les avez effrayés en voulant arrêter ma marche. Quel malheur! ils se sont enfuis.

Revenu à moi, je communiquai en riant mes chimériques angoisses à la jeune fille.

—Et, me demanda-t-elle, quelle figure avais-je prise dans votre esprit avant d'être transformée en faon?

—Vous, chère, vous êtes le doux Ariel, l'esprit enchanteur de ce bois, votre demeure, votre empire. Rien d'humain ne doit vous entourer, car chaque chose humaine a sa faiblesse ou son défaut. Ici, il y a des murs de fleurs pour vous cacher à tous les regards: vous vivrez comme les abeilles, comme les brillants oiseaux que vous venez d'admirer, de parfums, de fruits et de rosée.

—Ce bois est un séjour vraiment enchanté, mon frère, je partage votre admiration; mais je ne voudrais pas y vivre toute seule, puis je ne saurais être heureuse emprisonnée: fleurs ou barreaux, marbre ou pierre, les murs sont toujours sombres, et j'aime la liberté, l'espace, le caprice qui m'emporte où m'appelle ma fantaisie.