Quand mes deux amis parurent, nous allâmes visiter les plantes et les arbrisseaux que de Ruyter avait apportés des différentes îles de l'archipel des Indes. De Ruyter avait une grande passion pour le jardinage, la construction et l'agriculture. Il aimait l'île Maurice, non-seulement pour la douceur de son climat, mais encore pour la bonté de son terrain, qui produisait toute chose et en profusion.

—J'ai questionné sur leur bonheur, nous dit-il, toutes sortes de gens, même des princes, et j'ai vu que les hommes heureux, mais heureux dans toute l'acception du mot, sont les jardiniers. Je confesse avec franchise que si le hasard ne m'avait pas fait marin, j'aurais été, par choix, un modeste cultivateur.

Il n'existe pas dans le monde un fruit ou une fleur qui soit resté inconnu à de Ruyter. Il avait tout vu, tout recueilli, tout réuni dans son jardin, et au milieu de cette quantité innombrable d'arbres et de plantes, il y en avait au moins le quart qui m'étaient complétement inconnus. À l'exception de la plate-forme, sur laquelle était bâtie la maison, et qui comprenait le jardin, les terres d'alentour étaient incultes. On avait en partie déraciné tous les arbres, en laissant çà et là des groupes de cannelliers ou de chênes d'une hauteur prodigieuse.

La maison n'avait qu'un seul étage. Sa façade regardait le sud, en dominant une plaine; la mer formait l'horizon au nord-ouest, et l'est déployait un immense rideau de bois, de précipices et de rochers. À l'exception d'une plaine voisine de la maison, rien n'indiquait le travail de la culture; on se serait cru dans la solitude d'un immense désert, si, dans le clair-obscur des avenues et des sentiers qui coupaient cette plaine, on n'eût découvert des chaumières de bois. De Ruyter avait eu le soin de faire produire à ses terres les choses indispensables à la vie, et de les peupler de travailleurs heureux dans leur dépendance libre.

—Il serait, nous dit-il, plus avantageux, d'après les règles du calcul, d'ensemencer la terre des grains, des fruits ou des végétaux qu'elle reproduit avec le plus d'abondance, pour en échanger le surplus inutile à la consommation de la maison contre les choses de luxe qui y manquent: mais, outre la satisfaction que je ressens de voir tout le monde heureux autour de moi, j'ai le plaisir de la distraction, le bonheur de la santé et celui plus grand encore d'améliorer la cruelle destinée de ceux qui souffrent sous les impitoyables lois d'un système détestable, d'un système que j'abhorre, mais auquel malheureusement il m'est impossible d'apporter des remèdes: ce système est celui de l'esclavage.

J'ai fait pour le bien-être des noirs tout ce que j'ai pu; vous ne trouverez pas un seul esclave dans mon domaine. Le pain que vous mangez n'est peut-être pas le meilleur, le plus blanc, le plus exquis des pains, mais il n'est ni aigri ni taché par le sang ou les larmes d'un pauvre captif surchargé de travail. Une centaine d'esclaves, que j'ai rachetés ou trouvés libres, sont devenus mes fermiers.

Je reçois d'eux une partie des fruits de la terre: un m'apporte tous les ans du blé, un autre du café, et ainsi de tous. J'ai donc de cette manière du riz, du sucre, des épices, du coton, du tabac, du vin, de l'huile, enfin tout ce que la terre produit. Je dispose à ma guise du superflu des choses que vous mangez; ici ce sont les fruits d'un travail libre, et je crois que cette connaissance des faits vous rendra la modeste chère que je vous fais faire infiniment plus savoureuse.

Je ne suis point un de ces pédants et lourds moralistes qui prêchent l'émancipation des nègres en faisant des pas de géant pour fuir l'exécution de leurs pompeuses paroles, ni un de ces gaillards qui examinent la doctrine d'un tailleur avant de se hasarder à porter l'habit qu'il leur a fait, quoiqu'ils n'aient pas l'idée honnête et juste de le lui payer. Je regarde la perfection de l'ouvrage et non la piété de ceux qui l'ont fait, et je suis mieux servi par des gens libres, travaillant de bonne volonté, que par des mains d'esclaves sans cœur.

La visite que de Ruyter et Aston devaient faire au commandant de Saint-Louis fut remise au lendemain, et nous procédâmes à nous occuper suivant la loi de nos fantaisies. De Ruyter traça le plan d'un pavillon qu'il voulait construire, comme un zennanah, pour les femmes. Aston arracha des pommes de terre et des yams; moi, je construisis un berceau de bambous entrelacés, et je plantai sous son abri notre arbre mystique, le jahovnov chéri de ma chère Zéla.

Après avoir terminé mon petit travail, la fatigue d'une nuit sans repos se fit sentir: elle affaiblit mes forces, et, n'ayant ni l'envie ni la prudente pensée de gagner mon lit, je me couchai sous l'ardeur d'un soleil brûlant, près du faible ombrage d'un laurier-rose, et je m'endormis profondément.