À Siam et à Arracan, les grandes oreilles et les dents noires sont trouvées charmantes, et, en Chine et en Tartarie, la beauté consiste en de grosses lèvres. Dans d'autres parties de l'Europe, les points de beauté sont considérés homogènes à ceux d'un cheval; il faut là grandeur, largeur et solidité de structure. En Angleterre, il y a une race amazone qui est arrivée à réunir en elle les perfections du cheval, du bœuf et du chêne. Mais ceux qui aiment les formes délicates, friandes et féminines doivent les chercher dans les pays ou fleurissent le cerba aux belles fleurs cramoisies, la datte et l'ondoyant bambou, car ces arbres aiment les coins les plus sauvages de la nature, et refusent de mêler leurs beautés avec le jungle et surtout avec les plantes cultivées.

Le lendemain matin, Aston et de Ruyter se rendirent à Port-Louis pour faire au commandant de la ville la visite qui avait été projetée. Je regardai partir mes deux amis, et, fort peu désireux de les accompagner, je pris une bêche et je me rendis dans le jardin.

Zéla commençait à se plaire auprès de moi, et je n'étais réellement heureux que pendant les heures qui nous réunissaient soit dans le zennanah, soit à l'heure des repas ou des promenades.

La figure si placide et si calme de la jeune fille s'animait un peu; la pâleur des joues avait fait place à l'incarnat du bonheur; nous étions pourtant l'un et l'autre bien ignorants de l'amour. Malgré les fautes que je faisais en parlant la langue arabe, nous causions assez bien sur les sujets ordinaires, mais nous étions également novices dans le langage du cœur. La violence de mes passions, violence qui me rendait si impétueux, était maintenue par la plus grande sensibilité.

Je ne pouvais trouver des paroles assez tendres, assez émouvantes pour exprimer mes nouveaux sentiments, car leur profondeur exigeait, pour être bien comprise, la perfection de l'éloquence. Si j'essayais de parler, les mots expiraient sur mes lèvres, et quand j'étais assis auprès de Zéla, sous l'ombre d'un arbre, nous causions à l'aide des antiques caractères de son pays, et ces caractères sont pour des amoureux bien supérieurs à l'alphabet de Cadmus.

Nous dessinions sur le sol rouge et sablonneux des images d'oiseaux, de vaisseaux, de maisons, et à ces hiéroglyphes nous ajoutions le langage muet des fruits et des fleurs. Ces figures charmantes, nos regards, le doux mouvement des lèvres de Zéla, le toucher de nos mains unies me semblaient une langue éloquente, et surtout fort intelligible. Le temps passait aussi rapidement que les petites bouffées du vent qui agitaient la surface miroitante de la citerne ou que celles qui courbaient, en nous effleurant, la tige des fleurs.

Après avoir longuement causé, nous nous promenions çà et là, ravageant le jardin, le dépouillant à plaisir de ses plus beaux fruits, et nos grandes disputes avaient pour cause la grosseur ou la maturité d'un fruit. Zéla s'animait dans ses éloges sur la fraîcheur d'une datte, moi je soutenais que rien ne pouvait surpasser l'ananas à la fière crête ou le doux brugnon. Pendant l'ébat de cette joyeuse querelle, Aston, qui s'était tout doucement approché de nous, s'écria en riant:

—Le mangoustan est le meilleur des fruits, car non-seulement il a une saveur personnelle, mais encore celle du brugnon, de la datte et de l'ananas.

—Eh quoi! Aston, vous êtes là? Je vous croyais parti pour la ville; mais c'est trop tard maintenant, le soleil est chaud. Pourquoi n'êtes-vous pas allé avec de Ruyter?

—Vous rêvez, répondit Aston. De Ruyter et moi nous sommes partis il y a de cela six heures, et nous sommes de retour. Midi vient de sonner, nous vous avons cherché partout; le dîner est prêt.