Aston et moi nous nous jurâmes de punir Van Scolpvelt de sa cruauté envers les chauves-souris. Notre plan d'attaque fut arrêté, et pendant que de Ruyter tint compagnie au docteur, je me fis suivre de deux garçons noirs afin d'examiner sur toutes leurs faces les localités du puits. Bâti à la façon orientale, ce puits était large, profond, et des marches de pierre cassées, usées, conduisaient à la proximité de l'eau. Couchées au centre d'une végétation de plantes grasses, de fleurs gluantes, les marches étaient glissantes, et les excréments des chauves-souris, le passage des crapauds, ne contribuaient pas faiblement à les rendre fort dangereuses. Quand je fus parvenu, avec une peine inouïe, à descendre ce gluant escalier, je plongeai un bambou dans l'eau afin de me rendre compte de sa profondeur; cette profondeur n'était que de trois pieds.
J'envoyai un garçon me chercher le hamac de de Ruyter, et nous le plaçâmes, la tête sur les marches du puits, en passant une corde dans les anneaux qui étaient à chaque bout; à ces deux soutiens nous joignîmes une seconde corde mise transversalement, afin de donner de la roideur au hamac quand le docteur y serait étendu.
Les branches d'un grand arbre ombrageaient l'ouverture du puits, nous attachâmes une poulie à la plus forte des branches, à celle dont le feuillage nous parut assez épais pour dissimuler le jeu de la poulie. Ceci fait, j'instruisis les noirs de mes projets; je leur appris les rôles qu'ils avaient à jouer, et je les emmenai à la maison, pour les habiller suivant les exigences du devoir qu'ils devaient consciencieusement remplir.
En entrant dans la salle pour appeler de Ruyter,—car il avait été convenu qu'Aston resterait avec le docteur pour l'amuser jusqu'à l'heure qui devait sonner le repas,—je fus obligé de m'arrêter pour écouter avec une juste admiration le discours prononcé par le savant Esculape.
—Je voudrais, criait Van Scolpvelt d'une voix stridente, je voudrais que ma mère ne m'eût point donné la vie, ou bien encore que cette vie m'eût été accordée par le ciel mille années avant cette époque de ténébreuse ignorance, époque désastreuse, qui laisse lâchement dépérir la science. Si les hommes étaient sages, sensés ou seulement raisonnables, ils eussent fait des prodiges pour activer la marche tortueuse de la science. Elle se serait avancée à la voix protectrice de l'encouragement, à l'aide des protections du pouvoir; elle eût prospéré, grandi, et son éclatante lumière serait venue dissiper les sombres nuages qui nous enveloppent. Le chimiste et sa batterie galvanique ne seraient pas en train de détruire, mais de créer! Ô ma mère, si vous étiez arrivée jusqu'à cette sombre période, si vous aviez connu une époque de faiblesse telle, qu'il soit impossible au savant de trouver un homme assez généreux pour se coucher auprès d'un puits! Qu'auriez-vous dit dans la stupeur de votre affliction? vous, ma mère, qui m'aimiez, vous qui ne révériez que la science et moi, votre unique enfant; et, en aimant ce fils de vos entrailles, vous aimiez encore la science! la science, à laquelle j'avais consacré mes jours et mes nuits; et vous savez, ma mère, avec quelle ardeur les Van Scolpvelt ont poursuivi leur divine, leur sainte profession. Vous souvient-il encore du jour où les suites d'une trop grande application à l'étude vous donnaient une vive douleur à l'œil? cette douleur s'augmenta, et je vous dis:
—Ma mère, si vous ne me laissez pas arracher votre œil, vous aurez un cancer.
—Mon fils, ôtez-le.
Ce fut votre seule réponse. J'enlevai à l'instant votre œil, et vous ne laissâtes échapper ni une plainte, ni un regret, ni un soupir; votre beau front rayonna de joie, car la main de l'opérateur avait été calme, légère, sûre et ferme; et, ajouta Van Scolpvelt avec exaltation, où trouveriez-vous aujourd'hui une pareille femme?
Notre réponse fut un immense éclat de rire.
Van Scolpvelt se leva furieux; il alluma, en grondant de sourdes paroles, l'inséparable amie de ses études, son écume de mer, et il se rendit au jardin en rappelant à Aston qu'il avait promis d'aller, d'heure en heure, lui rendre visite dans sa couche aérienne.