Nous préparâmes aussitôt les noirs aux rôles qu'ils avaient à jouer. Avec de la chaux liquide, de Ruyter dessina sur le corps nu des jeunes garçons des lignes blanches, et dont l'éclat ressortait vivement sur la teinte noire de leur peau; ces lignes donnaient à nos acteurs une apparence de squelette réellement effrayante. Ce ne fut pas tout; nous attachâmes à leur dos, en forme d'ailes, des archets malais couverts de papier noir rayé de blanc, ensuite nous leur mîmes entre les mains des aiguilles à coudre, liées ensemble avec du fil, mais séparées les unes des autres comme celles dont les matelots se servent pour tatouer leur peau.

Vers minuit, Aston et de Ruyter se placèrent au bout du cordage qui devait être hissé au moment du signal. Sans être ni vu, ni entendu, je me glissai sous l'arbre qui avoisinait le puits, et les garçons spectres se cachèrent sous les buissons de chaque côté du hamac. Les noires chauves-souris voltigeaient les unes autour du puits, les autres au-dessus de la tête de Van Scolpvelt, qui était couché sur le dos, et qui semblait les regarder avec une anxiété curieuse et non effrayée. Van s'était muni d'un bandage, afin d'arrêter l'écoulement du sang, quand, en sa qualité de médecin, il se serait écrié:—Arrêtez! assez!...

Le plus profond silence régnait dans le jardin. Je donnai le signal de l'entrée en scène. Aussitôt les spectres se levèrent, et leur voix criarde jeta un hurlement aigu; ils battirent bruyamment leurs ailes, et vinrent envelopper le docteur dans les pans du hamac. Un second signal éleva l'amant de la science au-dessus de l'arbre, et, quand il redescendit à la hauteur du puits, les noirs gambadèrent autour du docteur et le piquèrent du bout de leurs aiguilles avec une rapidité si légère et à la fois si tourmentante, que le docteur dut se croire la proie d'un essaim de guêpes sauvages.

Après cette seconde scène, nous précipitâmes le hamac dans les profondeurs du puits; alors le spectacle devint étrange: troublées dans leur retraite, les chauves-souris s'élancèrent dehors en battant confusément leurs ailes; les crapauds et les rats augmentèrent le tapage, et ce fut la symphonie la plus horriblement discordante que j'aie jamais entendue. Quand le hamac fut posé au fond du puits, nous poussâmes ensemble le cri aigu des Indiens; ce cri retentissant effraya tous les habitants du puits, qui sortirent en désordre de leur sombre demeure.

Pour nous, qui ne faisions que regarder dans le puits, ce spectacle était épouvantable, et pour celui qui était au centre même de l'insurrection, il devait être horrible.

Je commençai à comprendre que mon espièglerie pouvait devenir dangereuse, et je fis part de mes craintes à de Ruyter.

—Ne vous tourmentez pas, me répondit-il, Van Scolpvelt a le cœur d'un stoïcien; c'est sa philosophie ou sa peur,—car ces deux sentiments ne sont pas incompatibles, quoiqu'ils doivent l'être,—qui l'empêche d'appeler au secours.

—Chut! dis-je tout bas, j'entends sa nageoire agiter l'eau; il se remue, écoutez: son coassement s'élève plus haut que celui des crapauds.

Nous entendîmes Van marmoter des plaintes en faisant des effort inutiles pour se délivrer de sa prison. Il clapota dans l'eau quelques instants, et resta enfin silencieux.

Nous étions assez certains de ne faire qu'une méchanceté sans conséquence pour ne pas nous effrayer du silence de Van. Une heure s'écoula. À la dernière minute de cette éternité (pour le docteur), Aston se dirigea vers le puits d'un air nonchalant, parut très surpris de ne pas trouver le docteur, et l'appela en arpentant le jardin dans toutes les directions. J'avais suivi Aston, et nous approchâmes doucement du puits. Van se débattait dans l'eau en maudissant le jour de sa venue dans le monde, les chauves-souris, le puits et tous les diables qui se trouvaient dedans. Ces malédictions étaient proférées en hollandais, en latin et en anglais. Aston daigna enfin entendre la voix du docteur; il s'exclama, s'attendrit, s'indigna, et nous courûmes chercher des cordes et des lumières.