—Jetez un coup d'œil sur les papiers du grab, me dit-il en me les montrant du regard; ils sont dignes d'intérêt.
—Mon cher de Ruyter, dit Aston, je vous renouvelle devant Trelawnay une prière que je vous ai déjà faite: celle de livrer à la publicité les charmants récits que renferme votre journal particulier.
J'attendis avec impatience la réponse de de Ruyter, et elle frappa vivement mon esprit.
—Si j'étais ambitieux, nous dit-il, si j'aspirais à la vaine gloire de rendre mon nom immortel, et si pour le faire je n'avais qu'à écrire, je n'écrirais pas. Quand la vie d'un homme est pure de toute mauvaise action, quand elle est brillante et sans tache, il a conquis, par l'effort seul de sa volonté, la plus appréciable des gloires, celle de l'estime de ses concitoyens.
Il y a peu de héros grecs et romains qui aient été des auteurs, et cependant leurs noms, illustrés par leurs actions, se sont perpétués jusqu'à nous. Eschyle, Sophocle sont lus; mais Socrate, Timoléon, Léonidas, Portia et Arie sont admirés et connus. Les éclatantes actions de l'héroïsme, de la dévotion, de la générosité, les ont préservés de l'oubli. L'immortalité qui est conquise par la conduite est la plus honorable. Il y a des milliers de gens qui sont incapables de comprendre les idées d'un grand auteur, mais qui s'échauffent et qui brûlent de plaisir en écoutant le récit d'une action noble et généreuse.
Pour en revenir à la demande que vous m'avez faite, je ne puis en satisfaire les désirs, parce que je ne tiens qu'à une seule chose, et cette chose est la bonne opinion, l'estime, l'amitié de ceux que j'aime. Je tiens à la vôtre surtout, mes chers amis, et j'y attache plus de valeur qu'à l'approbation du gouvernement français, qui m'a écrit ici, mon cher Aston, que vous deviez être emprisonné en attendant la possibilité d'un échange. Cet ordre n'a point de personnalité, mais, en égoïste, je vous offre votre liberté sans conditions, et je vous donnerai un passage dans un de vos ports, aussitôt que la vie de ma résidence vous paraîtra fastidieuse.
—Si vous attendez cette époque pour m'embarquer, mon cher de Ruyter, j'ai de longs jours devant moi, car bien certainement elle n'arrivera jamais. Jusqu'à présent j'ai à peine joui d'un plaisir vrai ou ressenti une joie qui puisse être comparée à celle qui remplit mon cœur depuis que j'habite votre résidence. Je suis parfaitement heureux ici, et je n'y éprouve pas un désir qui ne soit à l'instant satisfait. Le seul nuage qui obscurcisse mon bonheur est l'incertitude de sa durée. De sorte, mon cher de Ruyter, que je me vois obligé de vous confesser sincèrement que mes lèvres démentiraient mon cœur si je vous remerciais, en voulant les mettre à profit, des bonnes intentions que vous avez pour moi en me rendant libre.
—Épargnez-vous cette inutile phraséologie, répondit de Ruyter en se levant et en serrant la main d'Aston; vous vous plaisez ici, restez-y, amusez-vous et laissez-moi arranger le reste. Je ménagerai le commandant, et, d'après ce que vous m'avez dit de vos affaires, votre séjour au milieu de nous ne peut vous faire aucun tort dans votre profession.
—Que ma profession soit maudite! s'écria Aston lorsque de Ruyter eut quitté la salle. Je n'étais qu'un enfant quand je suis entré au service, et je n'ai été qu'un imbécile de persister dans cette carrière; elle ne me laisse voir dans l'avenir ni gloire ni fortune, et je me sais incapable aujourd'hui de remplir un emploi sérieux et productif. Je suis dans la marine depuis l'âge de dix ans, et j'en ai vingt-cinq. Je n'ai jamais séjourné trois mois consécutifs sur terre; ma peau est noircie par le soleil, mes cheveux presque blanchis par les orages; je possède des cicatrices, le rang de lieutenant, et voilà tout ce que j'ai gagné et probablement tout ce que je gagnerai.
—Oui, ajoutai-je, et vous aurez de plus, dans vos vieux jours, une bonne place à l'hôpital de Greenwich, une jolie petite cabine grande de six pieds, mais toute à vous seul; des vivres, un jardin planté de choux pour promenade, et trois sous par jour, juste assez pour acheter votre tabac. Que peut-on désirer de plus?