«Ceux qui viennent me voir me font un honneur, mais ceux qui s'en abstiennent me font une faveur.»
Quand quelques personnes de Port-Louis se hasardaient à venir nous rendre une visite, leurs discours n'avaient qu'un sujet, celui des dangers qu'ils avaient affrontés en passant à gué les rivières et les marais. En écoutant ces lamentations, de Ruyter souriait avec malice, et il montrait qu'on pouvait remédier au mal par quelques travaux dont il avait déjà le plan.
—Au retour de mon prochain voyage, ajoutait-il, mes projets prendront une forme, je ferai construire une route directe d'ici à Port-Louis.
Quand les niais visiteurs nous avaient débarrassés de leur présence, de Ruyter s'écriait:
—Comment s'y sont-ils pris pour arriver ici avec tant de facilité? Il faut que nous enfermions l'eau, afin d'augmenter le marécage des prairies, la force du torrent et les vibrations du pont de bambou. Malgré cet amour de la solitude, de Ruyter n'était pas insociable; les hommes de cœur, de talent ou d'esprit, en un mot, les hommes estimables étaient les bienvenus, et quand la porte de la maison s'ouvrait devant eux, de Ruyter serrait leurs mains, et chaque trait de son visage exprimait le plaisir. De Ruyter sentait et faisait sentir que l'offre de son hospitalité, que l'acceptation de cette offre étaient des deux parts une grande preuve d'amitié.
Plus le séjour de ces personnages privilégiés et dignes de l'être était long, plus de Ruyter paraissait content. J'ai vécu dans peu de maisons (celles des hommes mariés sont en dehors de la question) où les convives, ainsi que leur hôte, eussent le droit de jouir d'une liberté égale à celle qui régnait chez de Ruyter. Si les hommes qui s'appellent gentlemen ressemblaient à de Ruyter, ils n'auraient pas besoin de grands mots, de vernis sur leurs bottes et d'amidon à leur chemise pour se distinguer du commun des martyrs.
Ma petite épouse, orpheline, ne connaissait point la civilisation, que le ciel en soit béni! car sa timidité naïve et vraie était celle du pigeon ramier et non la mine affectée d'une coquette. Pauvre chère enfant, elle croyait que son mari seul avait le droit d'occuper ses pensées, et elle ne s'imaginait pas qu'en Angleterre la fashion fait de ce sentiment un crime plus odieux que celui de l'adultère.
Les circonstances de notre première rencontre, notre vie sur le vaisseau et enfin notre séjour sous le même toit achevèrent en peu de temps de former un lien d'intimité qui, dans d'autres circonstances, eût demandé bien des mois.
D'ailleurs les coutumes arabes, toutes favorables au mari, le dispensent sagement du fatigant ennui de faire la cour. Je dis sagement, parce que, quand on offre son amour à une femme jeune et belle, le jugement est aveuglé par la passion. En Orient, les choses sont mieux arrangées, le procès est court; les parents, dont la raison est formée et les passions flétries, se chargent de tous les préliminaires nécessaires à la conclusion du mariage. L'époux et l'épouse se voient et sont mariés dans la même heure; «car, disait le vieux rais, et il était savant, les jeunes hommes et les jeunes femmes ressemblent à du feu et à de la poudre; en conséquence, on doit les séparer ou les unir.»
En Europe, les jeunes gens parlent du bonheur domestique et de l'affection conjugale avec enthousiasme, et j'ai vu des maris écouter ces paroles en faisant des grimaces de possédé; quelques-uns, c'est vrai, ont la tête aussi dure que celle d'un bélier, et leur peau est à l'épreuve des coups de leur femme et endure le joug avec magnanimité. C'est dans l'Est que règne en triomphe l'amour conjugal; là, les gens non mariés sont les seuls à peu près qui soient pauvres, abandonnés et méprisés.