Quoique jeune, Zéla était sensée; la mort de son père, sans être mise en oubli, ne laissait plus dans son souvenir que la trace d'une affliction calme, sereine, et dont la force avait été amortie par les sentiments d'un amour protégé par les volontés paternelles.
J'apprenais l'anglais à Zéla; elle me donnait quelques notions de la langue arabe, et nous passions de longues heures à étudier ensemble. Zéla était une bonne élève, et la seule punition que je me permettais de lui infliger pour une faute de paresse ou de négligence était un déluge de baisers sur son beau front.
Ma femme m'accompagnait dans mes promenades, et, armée d'une légère lance, elle nous suivait dans les bois et sur les montagnes. Son corps de fée, souple et délicat, était doué, malgré cet extérieur de faiblesse, d'une force et d'une agilité merveilleuses. Si nous étions arrêtés dans notre course par les eaux d'un torrent ou par la profondeur d'un ravin, je portais Zéla dans mes bras.
Notre bonheur ne pouvait plus s'accroître, car il était parfait, absorbant, et nous ne pensions pas plus aux autres, quand nous étions ensemble, qu'aux événements qui pouvaient se passer dans la lune ou dans les étoiles.
Ceux qui demeuraient avec nous occupaient la petite part de pensées et d'affection qui pouvait, sans lui nuire, être dérobée à notre profonde tendresse. Aston et de Ruyter sympathisaient avec nos sentiments, et regardaient avec admiration un amour si étrange et si en dehors de toute comparaison.
LXIV
Nous jouissions depuis quelques mois du calme bonheur d'une vie tranquille, quand des nouvelles inattendues firent prendre à de Ruyter la résolution de se mettre en mer. L'esprit de notre commandant ne pouvait se permettre aucun repos quand un but à atteindre fixait son attention. Il était donc, dans chaque circonstance et dans les diverses occupations de sa vie, entièrement absorbé par les causes ou par les choses qui réclamaient son expérience et ses soins.
En arrivant chez lui, de Ruyter s'était dépouillé de son costume de marin pour revêtir celui de planteur, et, avec la blanche veste du colon, il en avait pris le caractère. Ce vêtement seyait si bien à la belle figure de de Ruyter, qu'un étranger aurait pu croire qu'il n'en avait jamais porté aucun autre. Exclusivement occupé de jardinage, d'agriculture, de tailles et de semences, de Ruyter n'allait jamais au port; il détestait l'odeur du goudron, et nous disait avec le plus grand sérieux:
—La vue de la mer me donne mal au cœur, et je maudis sa brise, car elle déracine mes cannes à sucre et détruit mes jeunes plantes. Cette haine du moment s'étendait si loin, qu'une défense expresse interdisait dans la conversation toute phrase nautique et dans les repas la présence des viandes salées.